14/04/2017

Lecomte Jean, Saint Feuillien et la fondation du monastère de Fosses, 1994

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20/09/2012

(Lecomte, 1994, p.6) TABLE DES MATIERES

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

L'occupation franque et l'époque mérovingienne dans notre pays            p.7

CHAPITRE I

La vie de saint Feuillien en Irlande et en Angleterre                                p.23

CHAPITRE II

Saint Feuillien à Péronne, à Nivelles et à Fosses                                     p.41

CHAPITRE III

L'assassinat de saint Feuillien à Le Rœulx et son inhumation à Fosses   p. 59

CHAPITRE IV

La fondation du monastère de Fosses                                                      p. 78

CONCLUSION

L'évangélisation de la population                                                            p.105

Annexes                                                                                                   p.109

(Lecomte, 1994, p.7-11) INTRODUCTION / L'occupation franque (300-435) et l'époque mérovingienne (435-751) dans notre pays

(p.7)

INTRODUCTION

l'occupation franque

(300-435) ET L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

(435-751) DANS NOTRE PAYS

 

Au IIIe siècle après J.-C., la Belgique faisait partie de l'Empire romain. C'est vers 260 que les habitants du pays de Fosses firent connaissance avec les Francs dont les hordes sauvages, après avoir envahi et ravagé la con­trée, furent refoulées vers d'autres régions.

Une question se pose d'emblée : qui étaient les Francs ?

Les Francs (1) ne formaient pas une nation homogène. Ils étaient groupés en un certain nombre de tribus gouvernées par des roitelets jaloux de leur indépendance, qui se querellaient souvent entre eux.

C'étaient de purs Germains. Ils parlaient le "francique", la langue de leurs ancêtres d'Outre-Rhin.

Rappelons que les seuls Germains qui s'étaient installés chez nous avant les Francs, n'étaient autres que les six mille Teutons qui, vers 110 avant J.-C., occupè­rent le bassin moyen de la Meuse ; ce sont les ancêtres des Namurois (2).

Dès la fin du IIIe siècle après J.-C., les Romains autorisèrent certains Francs à s'installer dans plusieurs régions de la Wallonie actuelle, afin de s'y adonner à l'agriculture en temps de paix et de seconder les armées romaines en temps de guerre. On les appelait les Lètes (Laeti, en latin). Ils étaient soumis au service militaire, mais les Romains leur avaient concédé des terres dont la jouissance de­vint héréditaire. "Il leur fallut, écrit l'historien G. Kurth (3), cultiver pour le compte de l'Empire les terres qu'ils avaient pillées auparavant". C'étaient en somme, des soldats-laboureurs dont le rôle dans la défense de l'Empire romain fut considérable (4).

Des Lètes occupèrent-ils le pays de Fosses ? C'est probable, bien qu'aucune décou­verte archéologique n'en témoigne. Certains historiens situent des populations de Lètes dans la partie méridionale de l'Entre-Sambre-et-Meuse (5) tandis que d'autres

 

(1)  L'appellation de Francs serait à rapprocher du radical germanique "Frehk-Frenk", marquant le carac­tère farouche et hautain de ce peuple, et qui correspond à la qualification de fier, hardi, rude, impé­tueux, fougueux (ferox, en latin) : M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Francs, Bruxelles, 1989, pp. 14 et 15.

(2)  G. FAIDER - FEYTMANS, La Belgique à l'époque mérovingienne, Bruxelles 1964, p. 12.

(3)  G. KURTH, Clovis, Bruxelles, 1923, p. 23.

(4)  E. THEVENOT, Les Gallo-Romains, Paris, 1948, p. 121 - G. FAIDER, op. cit., p. 18.

(4)       J. MERTENS, La Belgique romaine sous le Bas-Empire, Service National des Fouilles, Bruxelles, 1968.

 

(p.8) les cantonnent dans le Namurois (6). Toujours est-il que des groupes importants de Francs s'infiltrèrent lentement, au cours du IVe siècle, dans nos régions et qu'ils ne tardèrent pas à constituer une sorte de caste militaire rurale disposant d'une certai­ne autonomie (7). Leurs moeurs et coutumes différaient de celles des autres habi­tants. Ainsi les groupes humains qui occupaient alors la Wallonie, présentaient une forme d'interpénétration celtique, romaine et germanique, d'un style original et bigarré.

La lente prise de possession de nos régions par les Francs permet d'y voir une colonisation, plutôt qu'une conquête (8). Au IVe siècle, il n'y eut pas de conquê­te militaire franque dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, mais une infiltration pacifique. En effet, les Francs qui, au IIIe siècle, avaient dévasté cette contrée, en avaient été expulsés par les légions romaines et lorsque, en 355, ils franchirent une nouvelle fois le Rhin, c'est vers Paris et vers Lyon qu'ils se ruèrent, sans s'attarder dans nos régions. Enfin, s'il est vrai qu'en 388, les Francs rhénans entreprirent un nouveau raid le long de la chaussée Bavai-Cologne, ils furent arrêtés entre Taviers et Liberchies, et refoulés au-delà du Rhin (9).

Il est permis d'en conclure que le pays de Fosses resta à l'abri des invasions durant tout le IVe siècle et qu'il connut alors une permanence industrielle, commer­ciale et même démographique. Si certaines régions de la Belgique romaine avaient été désertées après les invasions du IIIe siècle, il n'en fut pas de même pour les terres de l'Entre-Sambre-et-Meuse qui restèrent habitées par les populations gallo-romaines et qui furent ensuite colonisées par les Lètes. Cette ocupation lète et la prospérité de l'industrie du fer expliquent la permanence d'un habitat amenuisé mais constant dans ces régions (10).

Bien plus, on peut affirmer que même au siècle suivant, au Ve siècle, nos ancêtres du pays de Fosses jouirent encore d'une tranquillité remarquable, malgré les invasions qui déferlaient sur la Gaule.

En 406, une grande partie des territoires de la Begique actuelle et notamment l'Entre-Sambre-et-Meuse, furent épargnés par l'invasion des Barbares, qui se pour­suivit vers le nord de la France (11).

Vers 435, les Francs Saliens qui étaient cantonnés au nord de la Belgique actuel­le (12), se mirent en marche vers le Sud. Ils occupèrent la Flandre et la plus grande partie du Brabant, puis ils s'avancèrent, sans rencontrer de résistance, à travers les campagnes des Nerviens où ils prirent possession du sol. Le chef de la tribu des Francs Saliens, Clodion, substitua son autorité à celle des Romains, s'appropriant les domaines impériaux et les revenus de l'Etat (13). Tout cela s'accomplit sans violen­ce, car ce n'est que lorsque l'avant-garde des Francs Saliens, continuant à remonter le cours de l'Escaut, fut parvenue dans les environs de Tournai, qu'il fallut livrer bataille (14). Le pays de Fosses fut donc épargné ; les Francs Saliens n'y pénétrèrent que progressivement, et sans guerroyer (15). Bref, ce que l'historien G. Duby (16) qualifie

 

(6)  S.J. DE LAET, J. DHONDT et J. NEQUIN, "Laeti" du Namurois et l'origine de la civilisation mérovingienne, dans les Etudes d'histoire et d'archéologie namuroises dédiées à F. Courtoy, 1958, pp. 149 et suiv. - G. FAIDER, op. cit., p. 22.

(7)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 19.

(8)  G. FAIDER, op. cit., pp. 19 et 24.

(9)  G. FAIDER, op. cit., pp. 20, 22 et 26.

(10)  Idem, pp. 15, 23, 64 et 121.

(11)  Ch. VERLINDEN, Les origines de la frontière linguistique en Belgique et la colonisation franque, Bruxelles, 1955, p. 46.

(12)  En Toxandrie, une région comprenant la province d'Anvers et une partie des provinces méridionales des Pays-Bas.

(13)  F. ROUSSEAU, La Meuse et le pays mosan en Belgique : leur importance historique avant le XIII' siècle, Namur, 1930, p. 34.

(14)  H. PIRENNE, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1972, t.I, p. 24.

(15)  G. FAIDER, op. cit., p. 25.

(16)  G. DUBY, Guerriers et paysans du VII' au XIII' siècles, Paris, 1973, p. 12.

 

(p.9) de "contact entre les forces vives de la barbarie et les débris de la romanité" s'opéra en douceur dans le petit coin de terre qui est le nôtre.

Quant à l'invasion des Huns, en 451, elle n'a pas, non plus, atteint l'Entre-Sambre-

et-Meuse (17).

Il faut donc se départir, répétons-le, d'une vision apocalyptique de la vie de nos ancêtres qui, au cours des âges, n'auraient cessé de subir pillages et dévasta­tions par des troupes étrangères (18). Bien au contraire, du Ier siècle avant J.-C. au VIIIe siècle ap. J.-C., les habitants du pays de Fosses jouirent d'une situation privilégiée, puisqu'ils ne connurent que deux invasions armées : celle des Romains en 57 av. J.-.C. et celle des Francs en 260 ap. J.-C.. Deux "grandes guerres" en neuf cents ans, on peut difficilement rêver mieux...

Mais revenons-en à Clodion, le chef des Francs Saliens dont le successeur, Mérovée, donna son nom à une nouvelle dynastie qui allait régner sur nos régions jusqu'au VIIIe siècle et dont les plus illustres représentants furent Childeric qui régna de 457 à 481, Clovis (481-511) et Dagobert (629-638).

En 751, Pépin le Bref, le père de Charlemagne, déposa le dernier roi de la dynastie mérovingienne, Childeric III, qu'il fit tonsurer et entrer dans un couvent.

Les Mérovingiens régnèrent donc, dans nos régions, du Veau VIIIe siècle. Cette époque fut marquée par un événement fondamental de l'histoire de Fosses : la venue de saint Feuillien et la fondation, par celui-ci, d'un monastère sur le domaine de la "villa fossensis", en 651.

L'historien Kairis rapporte que lorsque saint Feuillien arriva à Fosses, cette contrée était habitée par des hommes aussi sauvages que les forêts vierges de la région (19). Cette affirmation n'est pas aussi outrancière qu'il n'y paraît. Pour bien comprendre l'importance de la venue de saint Feuillien et de l'œuvre qu'il a accomplie, il faut prendre conscience de l'état de décadence matérielle et morale dans lequel nos ancêtres se trouvaient à cette époque.

La réputation des Francs n'est plus à faire. C'étaient des barbares, dans toute l'acception du terme. Les écrivains de l'Antiquité insitent sur leur fureur guerrière et sur la férocité de leurs mœurs (20). Ils étaient considérés comme "les plus perfides entre tous les Barbares" (21). Leur fourberie se doublait d'une cruauté et d'une absence de scrupules exceptionnelles. Cupides et avides de rapines, ces hommes à l'aspect farouche, à la moustache tombante et aux longs cheveux blonds noués au sommet de la tête, inspiraient la terreur. Ils n'appréciaient qu'une vertu ; la gloire des armes (22).

Les femmes portaient une robe longue et les hommes une tunique courte, leurs culottes laissant les genoux découverts ; les jarrets étaient entourés de bandelettes de toile ou de laine (23).

Assez curieusement, la longueur de la chevelure jouait un rôle primordial dans la hiérarchie sociale des Francs. Ils utilisaient déjà des cosmétiques pour se décolorer les cheveux. Les esclaves avaient le crâne complètement tondu. Les ecclésiastiques étaient tonsurés. Les hommes libres portaient une chevelure nouée au sommet de la tête, de façon à obtenir une "queue de cheval" qui retombait sur le côté ou sur

 

(17)  La plus septentrionale des hordes asiatiques, en effet, avait franchi le Rhin aux environs de Mayen-ce : F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., p. 34.

(18)  Voir, par exemple, G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont à travers les ges, Mettet, 1972, p. 47.

(19)  C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, Liège, 1858, p. 11.

(20)  L. FEFFER et P. PERRIN, Les Francs, Paris, 1987, p. 95.

(21)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, Histoire du Moyen Age, Les destinées de l'Empire en Occident de 395 à 888, Paris, 1928, t.I, p. 385.

(22)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 24 et 93.

(23)  G. DUMONT, Histoire de Belgique, Bruxelles, 1954, p. 57.

 

(p.9) le front, laissant la nuque complètement dégagée. Seuls les princes de sang royal avaient le droit de porter une chevelure qui se répandait en larges boucles sur les épaules et descendait parfois jusqu'au milieu du dos (24).

Ces rois chevelus furent, pour leurs sujets, de parfaits exemples des mœurs de l'époque. "Leur palais était un repaire de vices, le lieu d'élection de la débau­che, de la trahison, de la cruauté et de la rapacité"' (25).

Apparemment, ils ne pensaient qu'à deux choses : faire la guerre et faire l'amour. Les chroniqueurs contemporains se sont plu à raconter leurs exploits guer­riers et leurs prouesses amoureuses (26).

CLODION, le premier chef de la tribu des Francs Saliens, dont l'histoire a retenu le nom, assista aux ébats amoureux de son épouse dans des circonstances qui méritent d'être rappelées. On raconte qu'après avoir envahi le nord de la France et après y avoir massacré un grand nombre d'habitants pour s'emparer de leurs biens, Clodion s'assit sur une plage du Pas-de-Calais, pour goûter un repos bien mérité, en compagnie de sa jeune femme. Celle-ci voulut prendre un bain et pendant qu'elle s'ébattait dans les flots, un dieu marin, attiré par ses charmes, s'unit à elle. Elle en conçut un fils auquel elle donna le nom de Mérovée (27). D'où l'origine divine de la dynastie mérovingienne.

CHILDERIC, fils de Mérovée et père de Clovis, était doué d'une virilité exceptionnelle. Il se lançait sur toutes les femmes qu'il rencontrait. Indignés de voir débaucher leurs filles, les dignitaires du royaume condamnèrent Childeric à l'exil. Il dut se réfugier au pays de Tongres, auprès du roi Basin et de la reine Basine. Il y resta huit ans, puis il fut replacé sur le trône par ceux-là mêmes qui l'en avaient chassé. Mais la reine Basine que Childeric avait honorée pendant son exil, ne pouvait plus s'en passer. Elle quitta son mari et vint rejoindre Childeric qui la prit pour femme et lui fit un enfant, le jeune Clovis (28).

Childeric choisit Tournai pour capitale de son royame. Il y fut enterré dans un somptueux tombeau. Sur le manteau de brocart du roi étaient cousues trois cents abeilles d'or, symbole de vie éternelle. Louis XIV a dit que le tombeau de Childe­ric fait de Tournai le berceau de la monarchie française (29). Quant à l'empereur Napoléon 1er, il portait, lors de son sacre à Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, un manteau garni d'abeilles d'or semblables à celles retrouvées dans le tom­beau de Childeric.

CLOVIS n'avait que quinze ans quand il succéda à son père. A cette épo­que, il n'était toujours qu'un roitelet salien, un chef de tribu germanique (30), dont la résidence principale se situait à Tournai, mais qui était presque toujours en campagne avec ses guerriers. Intelligent, rusé et audacieux, il rêvait de conquérir la Gaule et y parvint (31). Au cours de son règne, il supprima les roitelets mérovin­giens rivaux, et il vainquit les autres peuples barbares, les Alamans, les Wisigoths et les Burgondes, qui occupaient la Gaule romaine. Il quitta Tournai, la "villa" royale, et choisit comme lieu de résidence l'antique Lutèce, la cité des Parisii (les Parisiens). Exception faite pour la Provence, la Gaule entière était tombée sous son pouvoir. Il y établit un seul royaume auquel il donna le nom de "Francia" (32).

 

(24)  G. KURTH, op. cit., pp. 173 à 176. - M.-J. DAXHELET, op. cit.' pp. 146 à 148. - E. SALIN, La civilisation mérovingienne, Paris, 1949-1959. t. I, pp. 117, 118 et 119.

(25)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L., GANSHOF, op. cit., p. 383 : Certains historiens ont tenté de sauver leur réputation, mais en vain.

(26)  Sur ce dernier point on peut consulter G.  BRETON, Histoires d'amour de l'Histoire de France, Paris, 1965 et J. GERARD Histoires amoureuses des Belges, Bruxelles, 1984.

(27)  G. KURTH, op. cit., pp. 196-197.

(28)  R. AVERMATE, Nouvelle Histoire des Belges, Bruxelles, 1971, p. 21.

(29)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 28. - G. KURTH, op. cit., p. 94.

(30)  Ch. VERLINDEN, op. cit., p. 68.

(31)  F. LOT, La fin du monde antique et le début du Moyen Age, Paris, 1974, p. 341.

(32)  G. FAIDER, op. cit., p. 30. - M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 33.

 

(p.11) C'est ainsi que Clovis fit, sans s'en douter, la France, "mais il ne l'a pas fait exprès" (33). Quoi qu'il en soit, les plus illustres rois de la France du Moyen Age et des Temps Modernes prirent le nom de CLOVIS (LOUIS = CLOUIS), en igno­rant peut-être que, pour parvenir à ses fins, celui qu'ils considéraient comme leur ancêtre avait eu recours à des procédés abominables et répugnants.

Clovis, en effet, commit de nombreux assassinats pour étendre son pouvoir. Il se fit livrer, après l'avoir battu, le roi de Soissons et il ordonna qu'on l'égorgé dans le plus grand secret. Puis, il décida de supprimer les roitelets francs, pour s'approprier leurs trésors et leurs royaumes. S'étant emparé par la ruse d'un de ses cousins qui régnait sur un peuple voisin, il le fit tonsurer et ordonner prêtre, puis il le mit à mort. Il emprisonna un autre de ses cousins, le roi de Cambrai, il lui fendit la tête d'un coup de hache, puis il fit subir le même sort aux deux frères du défunt (34). Après la bataille contre les Alamans dont il sortit victorieux avec l'aide du roi des Francs de Cologne, Clovis fit dire au fils de celui-ci : "Ton père est vieux et boi­teux. S'il venait à mourir, tu serais son héritier, grâce à l'appui de mon amitié". Le prince reçut le message et décida de tuer son père. Un jour que celui-ci dormait sous sa tente, un homme l'égorgea. Aussitôt, son fils demanda à Clovis de lui envoyer des ambassadeurs, pour procéder au partage des trésors du monarque défunt. De fait, Clovis envoya des émissaires , mais pendant que le jeune parricide se baissait sur un coffre pour y chercher de l'or, ils lui fendirent le crâne d'un vigoureux coup de hache. C'est ainsi que Clovis recueillit l'héritage et devint roi des Francs de Cologne (35).

Bien que s'étant converti à la religion chrétienne, Clovis n'avait rien changé à sa conduite. Un historien le considère comme "un des plus fameux bandits que la terre ait porté (36), tandis qu'un autre le qualifie plus pudiquement de "converti sans scrupule" (37).

Comme on le sait, Clovis reçut le baptême des mains de saint Rémi, à Reims, vers 496. Selon l'imagerie populaire, il avait, quelque temps auparavant, au moment où il livrait bataille aux Alamans, proposé au dieu de son épouse, la pieuse Clothilde, un marché en bonne et due forme : le baptême contre la victoire. Comme il fut victorieux, il se fit baptiser avec trois mille de ses guerriers. L'astu­cieux monarque savait qu'il en tirerait de grands avantages, car sa conversion lui apporta le soutien immédiat des évêques du nord et du centre de la Gaule et celui de la classe dirigeante dont ils étaient issus(38). Les conséquences du baptême de Clovis furent incalculables : il se trouvait être, à la fin du Ve siècle, le seul chef d'Etat dans tout l'Occident, qui fut catholique. L'alliance du trône et de l'autel était scellée™.

Les rois de France prirent l'habitude de se faire sacrer à Reims. On raconte que la fiole contenant le chrême destiné au baptême de Clovis avait été apportée du ciel par une colombe. Cette "sainte ampoule" devint le symbole de la continuité de la royauté française puisque lors du sacre de chaque roi, l'évêque de Reims ouvrait solennellement la précieuse fiole et extrayait à l'aide d'une aiguille d'or quelques particules de l'huile séchée pour la mêler au chrême sacramental. C'est ainsi que la royauté française devint une royauté de droit divin (40)

 

(33)  R. AVERMATE, op. cit., p. 21. Clovis n'a certainement pas eu l'idée d'un royaume de France que personne alors ne pouvait se représenter : F. LOT, La fin..., op. cit., p. 347. - Mais, comme l'écrit F. ROUSSEAU (op. cit., p. 347), "A cause de la réussite d'un roi de Tournai, la Gaule devait s'appeler la France".

(34)  R. AVERMATE, op. cit., p. 22.

(35)  G. DUMONT, op. cit., pp. 52 et 53.

(36)  R. AVERMATE, op. cit., p. 21.

(37)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 29.

(38)  G. FAIDER, op. cit., p. 31.

(39)  F. LOT, La fin.,., op. cit., pp. 342 et 347.

(40)  I. d'UNIENVILLE, Saint Rémi de Reims, dans Historia, octobre 1988, cité par M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 217, 218 et 221.