19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.105-108)

(p.105) conclusion

l'évangélisation de la population

 

Nous avons longuement décrit les mœurs dissolues et barbares de la société mérovingienne : cruauté, perfidie et turpitudes des rois ; égoïsme et cupi­dité des riches ; misère, sauvagerie et paganisme des petites gens ; survi­vance de l'esclavage et primauté de la loi du plus fort.

Nous avons, d'autre part, évoqué l'idéal d'ascétisme des moines irlandais, leur vie mortifiée, leur charité, leur pureté et leur aspiration au martyre.

Or, la rencontre de ces deux mondes opposés, qui survint lors de l'arrivée de saint Feuillien à Fosses, se produisit sans grands heurts. Et, ce qui est plus étonnant encore, la christianisation de nos ancêtres fut rapide et durable.

Ce phénomène résulte de certaines circonstances et de différents facteurs qui méritent d'être analysés.

Il ne faut pas imaginer saint Feuillien et ses compagnons comme des mission­naires arrivant au milieu de populations païennes qui, conquises par la puissance de leurs prédications, s'empressèrent de détruire leurs temples pour les remplacer par des églises.

Si l'Additamentum ne souffle mot de l'évangélisation de nos ancêtres, les méthodes de conversion des moines irlandais sont suffisament connues pour qu'il soit permis de se faire une idée assez précise de la christianisation du pays de Fosses.

Au Vème siècle, le christianisme s'était implanté sans violences en Irlande. Il n'y avait eu ni martyrs ni persécutions, car saint Patrick et ses compagnons montraient une grande tolérance, acceptant, adaptant tout ce qui pouvait être conservé des croyances celtiques et des coutumes séculaire (1).

Trois facteurs facilitèrent la tâche de saint Feuillien et de ses compagnons. Tout d'abord la protection du maire du palais d'Austrasie, le tout puissant Grimoald. Saint Feuillien se présenta à Fosses comme un messager royal, comme un délégué de l'Etat (2).  De plus, il bénéficiait de l'aide matérielle et financière de sainte Itte.

Ensuite, saint Feuillien et ses compagnons, qui étaient des Irlandais imprégnés de culture celtique, parlaient couramment le gaélique, et lors de leur séjour à Péronne et à Nivelles, ils avaient pu se familiariser avec les dialectes celtiques dont l'usage

 

(1)  F. HENRY, op. cit., t.I, p. 32.

(2)  Ce fut le cas de plusieurs autres missionnaires, à cette époque : E. de MOREAU, op. cit., p. 190. -Saint Feuillien était mandaté par le pouvoir pipinnide pour s'établir à Fosses :  A. DIERKENS, op. cit., p. 312.

 

(p.106) subsistait dans nos campagnes. On ne saurait trop insister sur l'importance de ce facteur linguistique, car la langue de l'Eglise était le latin et cette circonstance constituait généralement un obstacle à la pénétration du christianisme dans les régions rurales. N'oublions pas que saint Eloi, un jour qu'il prêchait dans la région de Noyon, se fit traiter de "Sale Romain" parce qu'il était originaire du Midi et qu'il parlait latin(3). Saint Feuillien, lui, connaissait le celtique. Enfin, la personnalité même de saint Feuillien et de ses compagnons joua, elle aussi, un rôle important. C'étaient, nous le savons, des hommes rompus à une rude discipline monastique, doués d'une santé et d'une volonté de fer, des hommes d'action, des apôtres mus par une foi ardente et prêts à sacrifier leur vie. C'étaient, si nous pouvons nous permettre cette expression, de véritables "commandos" de la Foi.

En fait, la méthode suivie par saint Feuillien pour convertir nos ancêtres reposait avant tout sur une adaptation subtile des croyances païennes à la religion nouvelle.

Saint Feuillien et ses compagnons étaient familiarisés avec les mœurs et les usages du peuple d'Irlande qui inscrivit parmi ses saints beaucoup de représentants de l'ancienne religion celtique (4). Pour convertir nos ancêtres, il leur suffit d'adapter et de transformer les vieilles croyances gauloises qui rejoignaient celles des Celtes. Comme l'a écrit E. Salin (s), en évitant de heurter de front de vieilles traditions et des pratiques millénaires ancrées au cœur des gens du terroir, les missionaires surent, très habilement, christianiser d'antiques usages (6).

Le druidisme et le christianisme se rejoignaient sur des positions essentiel­les : l'immortalité de l'âme, l'idée de la résurrection des corps et une certaine forme de monothéisme. Les Celtes croyaient en un dieu inconnu et incompréhensi­ble, infini, qu'ils supposaient être à l'origine de toutes choses. Quant au mystère chrétien de la Sainte Trinité, un Dieu en trois personnes, un Dieu d'amour, il ne dérangeait pas les Celtes accoutumés au culte des triades, les "Maires" (les Mères) qui protégeaient les hommes (7)'. De même, les anges remplacèrent les êtres bienfai­sants de la religion celtique, et les démons furent les successeurs immédiats des mauvais génies( 8).

Le culte de l'eau était à la base des croyances de nos ancêtres. Tant les Celtes que les Francs sacrifiaient aux fontaines et croyaient aux vertus tutélaires des eaux sacrées. Chez les Francs, à la naissance d'un enfant, le nouveau-né rece­vait l'imposition de son nom au moyen de l'aspersion par l'eau. Ces traditions païennes survécurent grâce aux aspersions d'eau bénite, à la sanctification des fon­taines et à la cérémonie du baptême. On fabriquait même des tisanes avec de l'eau bénite (9).

Le culte des pierres, commun aux Celtes et aux Francs, fut, lui aussi adapté, en maintes circonstances, par les évangélisateurs. D'où la sanctification de certaines grandes pierres de la préhistoire, par exemple la pierre de Sainte-Radegonde, si­tuée près de Péronne, non loin du tombeau de saint Fursy. Cette pierre était vénérée, depuis des temps immémoriaux, par les habitants du pays, qui y venaient frotter des épingles destinées aux nouveaux-nés. Un jour, sainte Radegonde s'age­nouilla sur la pierre et pria : l'empreinte de ses genoux y demeura, et l'on éleva, plus tard, un calvaire à cet endroit (10).

 

(3)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 62.

(4)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 66.

(5)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 82 et t.IV, p. 54.

(6)  Dans le même sens, A. WANKENNE, op. cit., p. 124.

(7)  M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Gaulois, op. cit., p. 78 et pp. 92 à 94.

(8)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 621.

(9)  E. SALIN, op. cit.,t.W, pp. 50 et 51. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 78.

(10) E. SALIN, idem, p. 53.

 

(p.107) Un document assez énigmatique datant de l'époque mérovingienne et qui est intitulé "Liste des superstitions et des croyances païennes" fait allusion au feu que l'on allume par le frottement de morceaux de bois dont on se sert ensuite pour préserver le bétail des épidémies (11). Or, de nos jours encore et suivant une tradi­tion séculaire, les gens du pays de Fosses se rendent en pèlerinage à la chapelle de Sainte-Brigide, le premier dimanche de mai de chaque année, pour y faire bénir des baguettes de coudrier, destinées à guérir le bétail.

Nous avons vu combien les moines irlandais appréciaient les reliques. Celles-ci servirent tout naturellement à remplacer les amulettes dont nos ancêtres usaient pour se préserver des maladies et des mauvais sorts (12). Ainsi, par exemple, on sait toute l'importance que les Francs attachaient à la chevelure : la longueur des che­veux était pour les rois un gage de force et de puissance. Il n'est pas étonnant que les vertus attribuées aux cheveux aient été christianisées : les reliquaires contenant des cheveux étaient très efficaces contre un grand nombre d'infirmités (13).

Les moines irlandais élevèrent des églises là où les païens allaient jadis prier leurs dieux. Cette méthode d'évangélisation avait été recommandée aux missionnai­res anglo-saxons par le pape lui-même : "Que les sanctuaires païens, après avoir été aspergés d'eau bénite, soient utilisés et qu'on y construise des autels. Ainsi le peuple pourra continuer à venir prier le vrai Dieu dans les endroits qu'il connaît (14).

Rappelons la christianisation de la procession au cours de laquelle on tour­nait autour des champs pour obtenir une moisson abondante : elle fut remplacée par la fête des Rogations (15). Des prières pour demander la pluie remplacèrent les invocations païennes. On récitait le "Pater", pour éloigner les animaux nuisibles à l'agriculture.

Autre pratique traditionnelle des Francs, assimilée par le christianisme, l'in­vocation aux dieux suivie de libations : avant un banquet, on récite une prière et on rompt le pain (16).

Certes, il était interdit d'immoler, comme jadis, des bœufs aux divinités païennes. Mais le jour de la fête des martyrs, on dressait autour de l'église des tentes faites de feuillages, on y célébrait des festins et on y mangeait, en l'honneur de Dieu, des animaux mis à mort (17).

"Le grand art du christianisme, écrit le Père de Moreau (18), fut de substituer des habitudes nouvelles aux anciennes, dans un cadre matériel et temporel à peine renouvelé" : conservation de lieux sacrés, souvent même édification de l'église sur l'emplacement d'un temple, concordance du calendrier qui remplace la célébration celtique de la Samain (la fête des vivants et des morts) par la fête de la Toussaint.

Mais si saint Feuillien et ses compagnons pratiquèrent, à coup sûr, cet "art" du christianisme, ils usèrent aussi, pour convertir nos ancêtres, de la prédication et surtout d'une éthique sociale et d'un humanisme basés sur des valeurs fondamenta­les de la religion nouvelle.

Le contenu de la prédication des missionnaires irlandais nous échappe le plus souvent. Un de ses objectifs principaux fut certainement de convaincre les païens de la supériorité du Dieu des chrétiens, de la nécessité de faire pénitence pour les péchés, de la récompense des justes, de la miséricorde divine et de la rédemption des hommes par le Christ (19).

 

(11)  L.  van der ESSEN, Le siècle des Saints,  op.  cit., p.  81 :  il s'agit de "L'indiculus superstitiorum paganiorum".

(12)  E. de MOREAU, op. cit., p. 114.

(13)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 84 et IV, p. 54.

(14)  Recommandation du pape Grégoire le Grand :  E. de MOREAU, op. cit., p. 118.

(15)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 83.

(16)  M.-J. DAXHELET, Quand les Belges étaient Francs, op. cit., p. 137.

(17)  E. de MOREAU, op. cit., p. 118.

(18)  E. de MOREAU, idem.

(19) E. de MOREAU, op. cit., p. 113.

 

(p.108) En dehors de la prédication, bien d'autres moyens servirent à l'apostolat : l'exercice de la charité, le rachat des esclaves et les soins prodigués aux malheu­reux.

"Protéger les plus faibles contre la raison du plus fort, telle était la devise des évangélisateurs"(20).

Grâce aux libéralités de sainte Itte, saint Feuillien disposait d'assez d'argent pour racheter des esclaves, pour les baptiser, les instruire et les préparer, sous la direction de ses moines, à la prêtrise. C'était là un moyen de recrutement au sacerdoce, pratiqué par les apôtres irlandais (21). Quant au rachat d'esclaves peu aptes à accéder à la prêtrise, il fournissait la main-d'œuvre nécessaire aux travaux du monastère (22). Comme l'a écrit H. Pirenne, le christianisme, à mesure qu'il se répandait chez les Francs, y transforma peu à peu l'esclavage en servage (23).

L'Additamentum ne mentionne aucun miracle accompli par saint Feuillien, de son vivant, à Fosses, mais il est probable que, grâce à des remèdes inconnus des druides, il pratiqua certaines guérisons qui servirent à convaincre les incrédules.

La vie sainte et mortifiée des évangélisateurs, leur éducation et leur culture, jointes à leur ténacité et à leur ardeur au travail, ne manquèrent pas, non plus, d'impressionner nos ancêtres et de les amener à adopter la religion nouvelle.

Aussi nombre d'entre eux furent-ils baptisés par saint Feuillien et par ses compagnons, dans les eaux de la Biesme. A l'époque, en effet, la baptême ne se pratiquait pas dans les églises. Il était précédé d'une instruction religieuse assez rudimentaire et il était conféré dans les cours d'eau (24).

Toujours est-il que dès le début du VIIIe siècle, soit cinquante ans après la mort de saint Feuillien, la population de nos campagnes était christianisée.

Que saint Feuillien me pardonne de l'avoir dépouillé des ornements liturgi­ques dont on l'a affublé et des légendes dont on a embelli sa vie.

Pour moi, il fut, sur le plan historique, un personnage d'une grande envergu­re et, sur le plan religieux, un apôtre qui mérite une place d'honneur parmi les Saints des Eglises chrétiennes.

 

(20)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 81.

(21)  E. de MOREAU, op. cit., p. 119.

(22)  A. DIERKENS, op. cit., p. 322.

(23)  H. PIRENNE, op. cit., p. 34.

E. de MOREAU, op. cit., pp. 111, 113 et 114.

 

 

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