19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.44-50)

(p.44) On sait quelle importance nos ancêtres accordaient aux reliques ; on s'en servait pour se défendre contre l'ennemi, pour sceller un pacte etc... (26)  En Irlande, le culte des reliques était poussé très loin. Tout objet ayant été en possession d'un saint ou ayant été en contact avec lui, possédait des vertus miraculeuses. C'est ainsi, par exemple, qu'on honorait pieusement la peau d'une vache qui jadis avait nourri un saint irlandais : celui qui mourait étendu sur elle, était assuré de la vie éternelle (27).

 

(26)  Le culte (du verbe "colere" = vénérer) des saints connaît pendant tout le Moyen Age une faveur extraordinaire. Les fidèles cherchent à se procurer des reliques qui conservent la force du saint et opèrent des miracles ("miraculum" = prodige). La vénération ("venerare" = respecter) des saints est distincte du culte d'adoration que l'on doit à Dieu seul : J. CHELINI, op. cit., p. 18 et 19.

(27) I. SNIEDERS, Influence de l'hagiographie irlandaise..., op. cit., p. 609.

 

(p.45) Rien d'étonnant, dès lors, à ce que saint Feuillien et ses compagnons emportèrent avec eux les reliques qu'ils possédaient.

De quelles reliques s'agissait-il ? Nous n'en savons rien, mais saint Feuillien avait sans doute des reliques de saint Brendan, le fameux "moine navigateur", fondateur du monastère de Clonfert.

Quant aux "livres" chargés sur le navire, c'étaient essentiellement des textes des Saintes Ecritures et de la liturgie chrétienne.

Rappelons que la Bible (du grec biblia, pluriel de biblion, Les Livres Saints) contient d'abord des livres de l'Ancien Testament, antérieurs à la venue du Christ, hérités du judaïsme, et ensuite le Nouveau Testament, à savoir les Evangiles (du grec Euangelion : la bonne nouvelle), qui racontent la vie et la prédication du Christ, puis les Actes des Apôtres, récit de l'activité des apôtres après la mort du Maître, ensuite les lettres des apôtres ou Epîtres, et enfin un texte prophétique, l'Apocalypse, rédigé par saint Jean l'Evangéliste.

Le monastère de Clonfert, où saint Feuillien avait reçu son éducation, était un centre d'instruction religieuse et littéraire. On y acquérait une science approfondie des Saintes Ecritures et une connaissance correcte du latin. On y lisait aussi quel­ques auteurs profanes de l'antiquité romaine. Des élèves y affluaient de partout, car à une époque où la culture de l'esprit était tombée au niveau le plus bas sur le continent, les maîtres irlandais étaient unanimement reconnus comme des savants remarquables (28).

Saint Feuillien possédait donc des textes des Saintes Ecritures, en latin (29) dans la traduction de saint Jérôme appelée Vulgate (Vulgate : version ordinaire, connue), ainsi que des écrits des Pères de l'Eglise, qui, aux premiers siècles de notre ère, avaient commenté l'Ecriture Sainte.

Combien de moines s'embarquèrent-ils avec saint Feuillien, vers le continent ? Au­cun texte n'apporte de réponse à cette question. Certains historiens ont avancé le chiffre de quarante ou de cinquante, qui paraît correspondre aux habitudes des pérégrins irlandais (30).

Pourquoi saint Feuillien et ses compagnons choisirent-ils "la terre des Francs" pour leur nouvel exil, plutôt qu'une autre région du continent ? Sans doute parce qu'ils espéraient y être bien accueillis, comme saint Fursy l'avait été, quelques années auparavant. Mais pourquoi les souverains mérovingiens réservaient-ils un accueil chaleureux aux moines irlandais, particulièrement sur le territoire de la Belgique actuelle ? Pourquoi saint Feuillien fut-il si bien reçu à Nivelles ? Pour plusieurs raisons que nous allons tenter d'exposer.

On sait qu'à la fin de l'époque romaine, les habitants de l'Entre-Sambre-et-Meuse en général et ceux du pays de Fosses en particulier étaient restés païens : la reli­gion chrétienne n'avait pas encore pénétré dans cette région recouverte de forêts (31).

La situation y resta pratiquement la même jusqu'à l'arrivée de saint Feuillien (32).

 

(28)  L. GOUGAUD, L'œuvre des Scotti..., op. cit., p. 261 et 262. I. SNIEDERS, L'influence ..., op. cit., p. 605.

(29)  Le grec fut la langue liturgique de l'Occident jusqu'au III" siècle ; le latin le remplaça jusqu'à nos jours : J. CHELINI, op. cit., p. 20.

(30)  C. KAIRIS (op. cit., p. 10) estime à une cinquantaine le nombre de compagnons d'exil de saint Feuillien. Quant à l'abbé Détienne, il avance le chiffre de quarante : J. DETIENNE,  Un grand Feuillien dans la tourmente, dans le Journal "Vers l'Avenir", du 26 juillet 1991. G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, (op. cit., p. 47), pensent, de leur côté, que les compagnons d'exil de saint Feuillien étaient une trentaine.

(31)  Cfr ci-dessus, p.9. Sur les témoignages archéologiques de la première christianisation de notre pays, voir  A.  WANKENNE,  Les  débuts  de  l'évangêlisation  en  Belgique,dans Archeologica  Belgica, Bruxelles 1983, n° 255, pp. 179 et 188.

(32) F.-L. GANSHOF, L'Eglise en Belgique au Haut Moyen Age, dans la Revue belge de philologie et d'histoire, t. 20, 1941, pp. 722 et 723. G. FAIDER, op. cit., p. 135. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 47.

 

(p.46) Certes, des diocèses avaient vu le jour sur le territoire de la Belgique actuelle, à Tongres et à Tournai (33). Certes les rois mérovingiens qui, depuis le baptême de Clovis, avaient embrassé le christianisme, soutenaient l'action des évêques, pour des motifs plus politiques que religieux, et spécialement en vue d'assurer leur pro­pre autorité sur les populations converties à la religion nouvelle (34), mais les évêques demeuraient impuissants à évangéliser les régions rurales de leur diocèse, et ce pour deux motifs essentiels.

Tout d'abord, ils ne pouvaient pas compter sur leur clergé, demeuré à demi-barbare (35). Dans le diocèse de Tongres, les chrétiens de l'époque mérovingienne étaient restés superstitieux, cruels, orgueilleux, avides, infidèles à la parole donnée, et le clergé n'était pas, lui non plus, exempt de ces tares et de ces vices : certains prêtres ne pratiquaient aucune chasteté et d'autres célébraient la messe en état d'îvresse (36). L'historien J. Chelini affirme que l'immense majorité des clercs ruraux vivaient dans l'ignorance et le concubinage (37).

Ensuite, les diocèses avaient une étendue considérable, et la difficulté des commu­nications rendait souvent l'intervention des évêques impossible sur la plus grande étendue de leur territoire. C'est ainsi que le diocèse de Tongres, dont Fosses faisait partie, constituait une vaste province ecclésiastique qui englobait toute la Belgique orientale, ainsi que des parties du Limbourg hollandais, de l'Allemagne rhénane et du Grand-Duché de Luxembourg (38). Les évêques de Tongres et leur clergé étaient donc loin, aux VIe et VIIe siècles, de suffire à la conversion des habitants des campagnes dans un diocèse d'une telle étendue. "Il leur fallut, dès lors, l'aide des missionnaires étrangers qui, se portant de région en région, ont attaqué sur place les superstitions et ont remplacé les temples par des chapelles et les dieux païens par des croix (39).

Le VIP siècle, fut, dans notre pays, le siècle qui se termina par la victoire du christianisme et ce grâce à une action missionnaire d'une grande ampleur, due à des pionniers originaires de régions plus anciennement christianisées, comme l'Aquitaine, ou profondément imprégnées de foi, comme l'Irlande040'. Ces mission­naires venus d'horizons divers, ont travaillé en ordre dispersé, sans plan d'ensemble et le plus souvent sans collaboration véritable avec les évêques, mais ils étaient puissamment soutenus et aidés par la dynastie mérovingienne (41). Ce fut le cas de saint Feuillien.

 

2. Le séjour à Péronne

A.    Texte

" A l'endroit même où le bienheureux Fursy est enseveli, Feuillien et ses compagnons furent accueillis par le maire du palais Erchinoald. Peu après, ils furent expulsés par ce maire du palais, qui toisait dédaigneusement les pérégrins... "

 

(33)  Vers 345, on cite un évêque de la cité des Nerviens, et saint Servais était évêque de Tongres : M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 45.

(34)  A. JORIS, op. cit., p. 30.

(35)  H. PIRENNE, op. cit., p. 26.

(36)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 55 et 56.

(37)  J. CHELINI, op. cit., p. 74.

(38)  H. PIRENNE, op. cit., p. 28 - E. de MOREAU, Histoire de l'Eglise en Belgique, Bruxelles, 1945, t.  I, p.  66,  signale que dix évêchés se partagent aujourd'hui le territoire de l'ancien évéché de Tongres !

(39)  L. van der ESSEN, Le siècle des saints, pp. 14 et 41 à 45.

(40)  G. FAIDER, op. cit., p. 135. - E. de MOREAU, op. cit, p. 71.

(41) L. van der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 83. - H. PIRENNE, op. cit., pp. 21 et 26.

 

(p.47) B.   Commentaires

 

Comme nous le savons, saint Fursy avait, en 649, été enseveli à Péronne, sur ordre du maire du palais Erchinoald (42).

Qui était Erchinoald ? Qui étaient ces "maires du palais" ?

Rappelons qu'à l'origine, l'ensemble du royaume franc était la propriété privée du roi qui l'avait acquis par droit de conquête (43). Le pays était considéré comme un patrimoine familial du souverain, qui se transmettait selon les règles du droit pri­vé : autant de parts que d'héritiers. D'où le morcellement du royaume de Clovis, après la mort de celui-ci (44).

Les rois, toutefois, furent bien vite amenés à faire des présents et à concéder des terres à leurs collaborateurs, pour les inciter à maintenir leur fidélité. Ces donations royales étaient héréditaires et en pleine propriété. Ainsi se reconstitua une puissan­te aristocratie terrienne dont les membres enrichis par la propriété des grands domaines furent souvent appelés à remplir de hautes fonctions, soit en tant que représentants du roi, comme "comtes" à la tête de circonscriptions administratives, soit au palais même comme "maires du palais" (45).

"Palais" ne doit pas être pris dans l'acception actuelle du terme, qui désigne un bâtiment abritant un prince. A l'époque mérovingienne, les rois francs n'avaient pas de résidence fixe ; ils se déplaçaient fréquemment d'un de leurs domaines à l'autre. La Cour accompagnait le souverain dans tous ses déplacements : elle était composée de la famille royale, des conseillers du roi, de la garde personnelle de celui-ci et de nombreux domestiques qui, chargés d'assurer le service personnel du souverain (du simple valet de chambre à l'écuyer, à l'échanson, etc...) occupaient parfois des charges administratives sans rapport avec la fonction primitive de leur tâche (46).

Une personne présidait à la bonne marche de la "maison royale", tout en étant responsable de la domesticité du palais. Il s'agissait du majordome (le "major domus"), aussi appelé "maire du palais". Ce personnage avait une importance économique considérable : il s'occupait de la fortune privée du roi et il avait dû à l'origine, comme l'indique son nom, veiller à l'approvisionnement du roi et de la cour. De plus, en tant que chef des fonctionnaires, il était, en quelque sorte, le premier ministre ou plutôt le ministre unique de la monarchie mérovingienne et il centralisait, en fait, toute la gestion administrative du royaume (47).

Au VIP siècle, les maires du palais virent s'accroître leurs pouvoirs. Leurs richesses domaniales augmentaient sans cesse et leur situation de chefs de l'aristocratie leur conféra une telle puissance qu'elle arriva à contrebalancer celle du roi lui-même (48).

C'est ainsi que "par ses libéralités, la monarchie mérovingienne reconstitua une aristocratie qui devait la détruire (49).

Dagobert, mort en 639, fut, à vrai dire, le dernier roi mérovingien. Après lui, le pouvoir cessa d'être exercé par le souverain. Il passa aux mains des maires du palais des trois régions du royaume des Francs, l'Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne (50).

Quand saint Feuillien arriva à Péronne, il y fut accueilli par le maire du palais de Neustrie, Erchinoald qui, sous l'autorité théorique du roi mérovingien Clovis II, exerçait, en fait, tous les pouvoirs.

 

(42)  C. PLUMMER, Venerabilis Baedae..., op. cit., t.I, p. 168 et 41 à 44. - Voir ci-dessus, p. 40).

(43)  G. DUBY, Guerriers et paysans..., op. cit., p. 64.

(44)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 90.

(45)  G. DUMONT, op. cit., p. 58 - G. FAIDER, op. cit., p. 43.

(46)  L. FEFFER et P. PERRIN, op. cit., p. 39.

(47)  F. LOT, La fin..., op. cit., pp. 385 et 386.

(48)  G. FAIDER, op. cit., pp. 42 et 43.

(49)  F. LOT, La fin..., op. cit., p. 383.

(50)  F. LOT, Idem, op. cit., p. 371 - E. SALIN, op. cit., t.I, p. 62.

 

(p.48) Un chroniqueur affirme qu'Erchinoald était doux, bon et plein de déférence à l'égard des évêques. Effectivement, il avait, comme nous le savons, réservé le plus cordial accueil à saint Fursy, quelques années plus tôt, autorisant celui-ci à construi­re un monastère à Lagny (51),

Le texte de l'"Additamentun" soulève, dès lors, une question délicate. Pourquoi donc Erchinoald a-t-il éprouvé du mépris pour saint Feuillien et pour ses compa­gnons, et pourquoi a-t-il décidé de les expulser, peu de temps après leur arrivée ?

Cette question n'a pas manqué d'embarrasser les hagiographes (52) et les historiens n'y apportent aucune réponse satisfaisante. Comment saint Feuillien et ses compa­gnons ont-ils pu indisposer Erchinoald à leur égard ? Nourrissaient-ils des projets que le maire du palais ne pouvait agréer ? Ou bien, comme le suggère L. Dupraz (53). Erchinoald ne voulait-il pas que des pratiques purement irlandaises soient instaurées au monastère de Péronne ?

P. Grosjean pense, quant à lui, qu'Erchinoald ne voyait pas d'un fort bon œil le projet d'établir définitivement un nouveau monastère à proximité de la tombe de saint Fursy et que c'est la raison pour laquelle il a incité saint Feuillien et ses compagnons, plus ou moins aimablement, mais sans ambages, à se chercher d'au­tres protecteurs et les a expédiés, eux et leurs bagages, en Austrasie (54). Quant à A. Dierkens, il estime qu'Erchinoald voulait avoir la haute main sur le monastère de Péronne et qu'en conséquence, en accueillant Feuillien, il comptait trouver en lui un collaborateur aussi dévoué que Fursy, mais que, pour des raisons qui demeurent inconnues, Feuillien déçut ses espérances. Probablement Feuillien n'aura-t-il pas accepté de se plier aux volontés d'Erchinoald et aux conceptions de celui-ci sur l'organisation du monastère de Péronne (55).

Toujours est-il que nombre de compagnons de Feuillien restèrent à Péronne et qu'ils y constituèrent le noyau irlandais de l'abbaye. Du reste, l'origine de la bi­bliothèque de Péronne devrait être cherchée dans des livres sacrés que Feuillien avait emportés sur le continent. Après le décès de Feuillien, Ultain, Sulborne, Cellan et Moenan (+ 774), tous irlandais, furent abbés à Péronne (56).

 

3. Le séjour à Nivelles

 

A.    Texte

" La très pieuse servante de Dieu, Idoberge surnommée Itte, et sa fille, la vierge consacrée au Christ Gertrude, les accueillirent avec honneurs, et Grimoald lui-même, le maire du palais, fut très heureux de congratuler les saints hommes..."

 

(51)  L. GOUGAUD, Les saints irlandais..., op. cit., p. 108. - A. DIERKENS, op. cit., p. 307.

(52)  Les biographies de saint Feuillien, écrites au XIe siècle, ne soufflent mot de l'expulsion de Péronne : voir L. van der ESSEN, Etudes... , op. cit. p. 129 et L. NOIR, p. 15, note 2.

(53)  L. DUPRAZ, Contribution à l'histoire du Regnum Francorum pendant le troisième quart du VIP siècle, cité par L. NOIR, op. cit., p. 48, note 2. L'explication proposée par M. CHAPELLE et R. ANGOT (op. cit., p. 24) à savoir que "Erchinoald n'aimait pas les étrangers", n'est évidemment pas suffisante.

(54)  P. GROSJEAN, Notes..., p. 389. Quant aux Pères Bénédictins, ils estiment, comme L. NOIR (op. cit., p. 48), que le terme "explusés" employé par l'auteur de P'Additamentum" est trop vif et qu'il ne faut pas le prendre au pied de la lettre :  Vie des Saints et des Bienheureus..., op. cit., p. 1009.

(55)  A. DIERKENS, op. cit., p. 307 et les notes 166 et 167.

(56) L. NOIR, op. cit., p. 48, note 2 - A. DIERKENS, op. cit., pp. 293 et 306. I. SNIEDERS, op. cit., p. 832. F. HENRY, op.  cit., t.I, p. 44. - A Péronne, il existe une tradition suivant laquelle saint Feuillien aurait été, lui aussi, abbé du monastère fondé par Erchinoald. - Je tiens à remercier Mon­sieur Robert Embry, président de la Société archéologique de Péronne, pour l'accueil qu'il m'a réservé à l'occasion de ma visite dans cette ville, et pour les précieux renseignements qu'il a bien voulu me fournir.

 

(p.49) B.   Commentaires

C'est à Nivelles, en Austrasie, que Gertrude, Itte et Grimoald reçurent saint Feuil-lien et ses compagnons.

Qui étaient ces hôtes accueillants ?

La réponse à cette question nécessite quelques développements.

Quand saint Feuillien arriva en Austrasie, en 650, le roi Dagobert et son maire du palais, Pépin de Landen, étaient décédés depuis une dizaine d'années. Or, la famille de Pépin de Landen, habile et ambitieuse, n'avait eu de cesse que la charge de maire du palais ne devienne héréditaire et, au milieu du VIIe siècle, elle était arrivée à ses fins.

Anciens régisseurs de domaines, devenus premiers ministres, puis vice-rois, les maires du palais d'Austrasie exerçaient en fait, à cette époque, l'autorité royale. Les rois mérovingiens ne jouaient plus qu'un rôle purement décoratif, se contentant de porter la chevelure longue et la barbe flottante ; leurs noms ne servaient plus qu'à dater les actes et les chartes (57). Parce qu'ils avaient abandonné le pouvoir aux maires du palais, les historiens les ont qualifiés de "rois fainéants"' (58). En fait, ils étaient sous la tutelle des maires du palais qui, comme nous le dirions aujourd'hui, tenaient les leviers de commande (59).

Plus tard, les maires du palais d'Austrasie reconstituèrent l'unité du royaume des Francs, en écartant leurs rivaux de Neustrie et de Bourgogne. Ils supplantèrent les derniers mérovingiens. Ils se firent nommer rois et engendrèrent une nouvelle dy­nastie, la dynastie carolingienne, du nom de Charlemagne (Charles le Grand), couronné empereur, en l'an 800.

Rappelons que les membres de cette puissante famille, furent Pépin de Landen (+ 640), Grimoald (+ 663), Pépin de Herstal (+ 714), Charles Martel (+ 741), Pépin le Bref (+ 768) et Charlemagne (+ 814). On leur a donné le nom de "Pipinnides", la dynastie des "Pépins".

Mais n'anticipons pas et revenons-en aux personnages mentionnés dans l'"Addita-

mentum".

Pépin de Landen avait épousé une princesse native d'Aquitaine, Itte(60), qui lui

avait donné un fils, Grimoald, et deux filles, Gertrude et Begge.

A l'arrivée de saint Feuillien à Nivelles, le pouvoir, en Austrasie, était aux mains du maire du palais Grimoald, le fils de sainte Itte et le frère de sainte Gertrude et de sainte Begge.

Certes, il existait toujours un roi mérovingien, Sigebert III (+ 656), mais c'était un "roi fainéant" qui n'avait rien à dire. La preuve en est que l'"Additamentum" ne le mentionne même pas.

A Nivelles, Itte avait fondé un monastère pour femmes dont sa fille Gertrude devint la première abbesse, ainsi qu'un monastère pour hommes. Ce "monastère double" ne s'est pas établi dans une antique agglomération urbaine, le "vicus" des Nerviens. Sainte Itte et sainte Gertrude possédaient une habitation familiale dans leur domaine de Nivelles et, pour fonder leur monastère, elles firent subir certaines transformations à leur maison et elles y ajoutèrent quelques bâti­ments nouveaux. Leur monastère était situé à l'emplacement actuel de la Collégiale de Nivelles (61).

 

(57)  G. DUMONT, op. cit., p. 61. A. JORIS, op. cit., p. 44.

(58)  R. AVERMATE, op. cit., p. 25.

(59)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 64.

(60)  E. SALIN, Idem, p. 64.

(61) J.J. HOEBANX, L'abbaye de Nivelles, des origines au XIV siècle, Mémoires de l'Académie Royale de Belgique, Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, 8°, 2ème série, t. 46, 1953, pp. 48, 50 et 53. - Itte et Gertrude, accueillant Feuillien, firent de lui le guide spirituel de leur abbaye et peut-être le premier abbé de l'abbaye aux hommes de Nivelles : A. DIERKENS, op. cit., p. 312.

 

(p.50) Ces deux saintes femmes avaient, avec Grimoald et Begge, reçu l'héritage de leur père, Pépin de Landen, qui possédait d'immenses domai­nes de plusieurs milliers d'hectares en Hesbaye, dans le bassin de la Meuse, au Condroz et dans les Arden-nes (62).

Que l'on songe aux nom­breuses donations de cette fa­mille des Pippinides, qui per­mirent l'établissement des monastères de Nivelles, de Fosses et d'Andenne. Ainsi l'abbaye de Nivelles reçut plusieurs "villas", c'est-à-dire plusieurs "domaines" dont la superficie totale dépassait 16.000 hectares (63).

A l'époque mérovingienne, une "villa" comprenait des bâtiments de ferme, des champs, des vignes, des fo­rêts, des moulins... Une po­pulation de colons et de serfs était attachée à la terre et in­séparable du domaine. Celui-ci était partagé en deux por­tions : l'une réservée au pro­priétaire, le "chef manse", l'autre divisée en "tenures" que cultivaient des tenan­ciers, de condition libre ou servile (64).

La Collégiale de Nivelles.

Le lecteur aura remarqué que le terme "villa" vient d'être traduit par "domaine". Il convient de souligner le fait que l'unité de propriété rurale mérovingienne, la "villa" s'étendait "non comme un édifice, mais comme un domaine avec les bâti­ments qu'elle comportait, que cette "villa" appartienne au roi (villa royale), à un membre de l'aristocratie ou à une abbaye(6S)". A l'époque mérovingienne, le terme de "villa" ne désigne donc plus un bâtiment d'origine romaine, mais une propriété, un domaine (66). Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la question de la loca­lisation du monastère de Fosses (67).

 

(62)  F.-L. GANSHOF, op. cit. p. 21.

(63)  G. FAIDER, op. cit., p. 58 - E. de MOREAU, op. cit., p. 189.

(64)  E. de MOREAU, op. cit., p. 190.

(65)  G. FAIDER, op. cit., p. 57 - La traduction de "villa" par "bourg", adoptée par M. CHAPELLE et R. ANGOT (op. cit., p. 24) doit être rejetée.

(66)  C. LELONG, La vie quotidienne en Gaule à l'époque mérovingienne, Paris, 1963, p. 37 - G. DUBY, Guerriers et paysans..., op. cit., p. 49. F. LOT, C. PEISSER et F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 348 -A. JORIS, op. cit., p. 21.

(67) A. DIERKENS, op. cit., pp. 70, 72 et 294. L. NOIR, op. cit., pp. 48 et 54. - Au VIIe siècle, des prêtres irlandais furent chargés de la célébration des offices à l'abbaye de Nivelles. Une biographie de sainte Gertrude (626-659), composée, vers 670, par un moine de Nivelles, (la "Vita Gertrudis"), fournit certains renseignements sur saint Feuillien et sur saint Ultain : J. MERTENS, op. cit., p. 170. E. de MOREAU, op. cit., t.I, p. 144. - Cette "Vita" de sainte Gertrude est contemporaine des faits rapportés et elle paraît digne de foi : J.J. HOEBANX, L'Abbaye de Nivelles, op. cit., pp. 25 à 30.

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