19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.73-) CHAPITRE IV La fondation du monastère de Fosses

(p.73) CHAPITRE IV

la fondation du monastère de fosses

 

Le texte de l'"Additamentum" est on ne peut plus laconique. Rappelons-en, encore une fois, les termes : "Dans un domaine qui, d'après le nom de la rivière qui le traverse, s'appelle Bebrona, Feuillien construisit, conformé­ment à la règle, un monastère de moines voués à la vie ascétique, la servan­te de Dieu, Itte, fournissant tout le nécessaire".

Ce texte ne nous fournit, au fond, que deux précisions.

La première, c'est que Feuillien fonda une abbaye "régulière". A la différence de certains ermites qui réunissaient des disciples autour d'eux et vivaient au jour le jour, sans s'occuper de l'organisation de la communauté, saint Feuillien créa un monastère soumis à une discipline , à une hiérarchie et à une règle (1).

La seconde précision qui vaut son pesant d'or, c'est que sainte Itte "fournit tout le nécessaire". Nous y reviendrons.

Pour le reste, il nous faudra recourir - avec beaucoup de prudence - à d'au­tres sources, pour tenter de répondre aux questions qui se posent au sujet de la fondation du monastère de Fosses : quelle était sa destination ? Comment fut-il construit ? Fut-il édifié à l'emplacement actuel de la Collégiale ou sur un autre site ? Comment la vie des moines était-elle organisée ? Quelle était la règle obser­vée par ceux-ci ? Qui fut le premier abbé de Fosses et qui lui succéda ? Saint Feuillien était-il évêque lorsqu'il fonda le monastère de Fosses ?

Avant d'aborder ces questions, il convient de rappeler qu'au VIIe siècle, un grand nombre de monastères virent le jour dans la partie romane de l'Ancienne Belgique (2) et que huit d'entre eux furent fondés dans la vallée de la Sambre : Ma­roilles, Hautmont, Maubeuge, Lobbes, Aulne, Moustier, Malonne et Fosses (3).

Les Pippinides jouèrent un rôle important dans cette efflorescence d'établis­sements monastiques. On peut leur attribuer la fondation des abbayes de Nivelles, de Fosses, d'Andenne, de Saint-Hubert et de Moustier-sur-Sambre (4). De plus, par leurs donations, ils enrichirent les communautés naissantes de Stavelot-Malmédy, de Saint-Trond, de Celles, de Malonne et de Lobbes (5).

 

(1)  A. DIERKENS, op. cit., p. 312. - Le texte latin porte "régule", ce qui signifie :  "conformément à la règle" ou "suivant une règle".

(2)  On en dénombre une quarantaine dans la partie romane de l'Ancienne Belgique : G. FAIDER, op. cit, p. 136. E. de MOREAU, op. cit., pp. 131 et 132. L. van der ESSEN, Le siècle des Saints, op. cit., pp. 89 et 90.

(3)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(4)  Rappelons que Nivelles, Moustier-sur-Sambre et Andenne étaient des monastères de femmes.

(5) H. PIRENNE, op. cit., p. 34. F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., p. 54. A. JORIS., op. cit., p. 35.

 

(p.74) L'historien A. Dierkens qui s'est livré à une étude de la politique monastique des Pippinides dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, en tire d'intéressantes conclusions. Tout d'abord, l'absence totale des évêques de Tongres-Maestricht-Liège et le rôle réduit de la dynastie mérovingienne qui, comme nous le savons, était en pleine décaden­ce. Ensuite, la réussite très limitée des fondations privées (comme Malonne), con­trastant avec l'éblouissante réussite de Fosses, Nivelles et Lobbes, favorisée par le pouvoir pippinide (6).

Comme l'écrit le Père de Moreau, "Vers la fin de l'époque mérovingienne, la Belgique sera couverte d'abbayes, les unes obscures et destinées à disparaître plus ou moins rapidement, les autres déjà célèbres, appelées à traverser les siècles et dont les noms restent dans la mémoire de tous" (7).

Fosses fut le premier monastère irlandais fondé en Belgique (8). Nous savons qu'il fut édifié dans une "villa" pippinide et que sa dotation foncière et matérielle fut l'œuvre de sainte Itte. La date de fondation, en 651 (9), correspond à l'apogée du pouvoir du maire du palais Grimoald en Austrasie.

Le monastère de Fosses allait, sans tarder, jouer un rôle de premier plan dans nos régions : "Fosses fut une abbaye-clé pour la pénétration des moines irlan­dais sur le continent et son rayonnement fut capital" (10).

 

Destination et construction du monastère

 

A. Observations préliminaires

 

Avant d'aborder l'étude de la construction du monastère de Fosses, il est nécessaire de formuler trois observations qui conditionnent la matière.

1)  A Fosses, on n'a jusqu'à présent, effectué aucune découverte archéologique qui puisse nous éclairer sur l'étendue et sur la configuration du monastère édifié par saint Feuillien. Force nous est donc de recourir à une méthode comparative avec d'autres monastères fondés par des Irlandais au VIIe siècle. Saint Feuillien façonna sans doute son monastère à l'image des monastères de son pays (11).

2)  Avant son arrivée à Fosses, saint Feuillien avait vécu dans plusieurs monastères en Irlande; il avait construit, avec ses frères, un monastère en Angleterre ; il avait assisté à l'édification d'un autre monastère en France, et il avait résidé au monastère de Nivelles. Il bénéficiait donc d'une longue expérience lorsqu'il en­treprit de construire son propre monastère, à Fosses.

3)  Saint Feuillien n'était pas un de ces évêques ou de ces moines faméliques qui, à l'époque, parcouraient notre pays, en vivant de la charité des fidèles. Bien au contraire, il pouvait compter, comme nous le savons, sur l'aide matérielle de sainte Itte qui était immensément riche. Saint Feuillien ne manquait donc ni de moyens financiers ni de main-d'œuvre pour édifier les bâtiments de son monas­tère.

 

B. Destination et aspect général du monastère

 

Tous les historiens admettent que le monastère de Fosses était destiné non seule­ment à abriter saint Feuillien et ses compagnons, mais aussi à servir de pied-à-terre

 

(6)  A. DIERKENS, op. cit., p. 326.

(7)  E. de MOREAU, op. cit., p. 130.

(8)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(9)  Les historiens situent la date de fondation du monastère de Fosses entre 650 et 652 :  A. DIERKENS, op. cit., pp. 76 et 321. L. NOIR, op. cit., p. 39. M. BROZE, op. cit., p. 36 et les références citées.

(10)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 302 et 303.

(11) Comme saint Colomban l'avait fait en France, à Luxeuil : J. CHELINI, op. cit., p. 84.

 

(p.75) et de maison de retraite à l'usage des missionnaires irlandais qui, à cette époque, parcouraient nos régions" (12).

En fait, les moines y pratiquèrent largement l'hospitalité et le monastère remplit fort bien le rôle d'accueil et d'hébergement qui lui avait été assigné par ses fonda­teurs (13).

Il en résulte que le monastère de Fosses devait comporter, outre une église principale ("un oratoire") consacrée au culte, et des cellules servant d'habitation aux moines, plusieurs bâtiments à l'usage des étrangers, ce qui implique, dans une région agricole et vivant en économie fermée (14), un réfectoire, une hôtellerie et une infirmerie ouvertes aux voyageurs, ainsi que des ateliers et des granges néces­saires aux besoins de toute la communauté (15).

Pour satisfaire à sa destination, le monastère fondé par saint Feuillien devait donc avoir une certaine ampleur. Ce n'était pas, comme le pensent M. Chapelle et R. Angot, "une très modeste abbaye" (16).

N'oublions pas non plus que la plupart des monastères irlandais du VIP siècle comportaient, un peu à l'écart des bâtiments principaux, une ou plusieurs cellules pour les ascètes, les ermites ou les vieux moines désireux de mener une vie contemplative, et où l'abbé du monastère se retirait en période de carême (17). Com­me nous le verrons, saint Feuillien et ses compagnons construisirent, à Fosses, deux oratoires de ce genre.

Ils érigèrent aussi des bâtiments destinés aux artisans et aux serviteurs atta­chés au monastère et peut-être aussi une école pour ceux qui désiraient être ins­truits dans la science des Saintes Ecritures.

Bref, le monastère de Fosses devait, comme la plupart des autres monastères fondés par les Irlandais, se présenter sous l'aspect d'un village primitif protégé par une enceinte.

En voici deux exemples :

Le monastère de Nendrum (Comté de Down, Irlande) a été édifié au VIP siè­cle, à l'intérieur d'un fort désaffecté (enceinte A). Par la suite, les moines ont construit une seconde enceinte qui a environ 60 à 70 mètres de diamètre (enceinte B). L'église du monastère (C) se trouve au centre, tandis que les hut­tes des artisans travaillant pour le mo­nastère (D) et l'école (E) sont implan­tées à l'abri de la seconde enceinte.

A Inishmurray (Comté de Sligo, Irlan­de), le monastère construit aux VIIe et VIIIe siècles est entouré d'une enceinte de forme plus ou moins ovale, qui pré­sente un grand diamètre de 53 mètres

 

 

(12)  G. KURTH, Notger, op.  cit., t.  I, p.  177. L. GOUGAUD, Les saints..., op. cit., p. 261. E. de MOREAU, op. cit., p. 146. J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., pp. 358 et 367. F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., p. 222. J. J. HOEBANX, L'abbaye de Nivelles des origines au XIV ' siècle , dans les Mémoires de l'Académie Royale de Belgique, Classe des Sciences morales et politiques, 2^mc série, t. 46, 1953, p. 54. J. NOËL, Les processions..., op. cit. pp. 11 et 14. M. BROZE, op. cit., pp. 37 et 64 J. MERTENS, Recherches archéologiques dans la collégiale de Fosses, op. cit., p. 170. L. NOIR, op. cit., p. 48. F. COURTOY, Fosses, op. cit., p. 93.

(13)  A. JORIS, op. cit., p. 54. E. BROUETTE, verbo Fosses, op. cit., col. 1218. A. DIERKENS, op. cit., p. 313, note 194. M. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(14)  Voir ci-dessus, p. 18.

(15)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 602.

(16)  M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(17)  I. SNIEDERS op. cit., p. 602 et les réf. cit.

(18) Commentaires et croquis d'après F.  HENRY, L'art irlandais.  Abbaye de Sainte-Marie (Yonne), 1963, t. I, pp. 93, 94 et 101.

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