19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.89-97) L'emplacement du monastère à Fosses-la-Ville et l'institution monastique

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(p.89) L'emplacement du monastère

 

 

 Collégiale et Place du Chapitre.

 

Nous avons vu que depuis les fouilles effectuées dans le sous-sol  de la Collégiale en 1952 et en 1975, il est indé­niable que c'est à l'emplace­ment de  l'actuelle place du Chapitre que saint Feuillien édifia son monastère, mais le problème de la localisation de cet établissement fut long­temps controversé et comme certains de nos concitoyens hésitent encore à ce sujet, il n'est  pas  inutile  de  revenir sur la question (92). Que saint Feuillien ait, com­me  l'affirme  le  doyen Crepin (93) jeté les fondements de son monastère sur les ruines d'une villa romaine,    c'est possible mais ce n'est pas dé­montré. Seuls des témoigna­ges archéologiques pour­raient le prouver, car il n'est pas permis de tirer argument du texte de l'"Additamentum" : le terme de   "villa" doit en effet, comme nous le savons déjà, être traduit par "domaine" (94).

D'après C. Kairis, Feuillien avait adopté la règle monasti­que de saint Benoît et il avait construit son monastère en un endroit situé au nord-est de la ville et dénommé "Au 

 

(92)  Un ouvrage édité en 1975, Le patrimoine monumental de la Belgique, vol. 5, verbo, Fosses-la-ville, p.227, avance encore l'hypothèse selon laquelle le monastère de saint Feuillien aurait été édifié au lieu-dit "En Leiche".

(93)  J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n" 14 de février 1924.

(94)  Voir ci-dessus, p. 50. A. DIERKENS, op. cit., pp. 312 et 314, est moins affirmatif.

  

(p.90) Benoît (95). Le doyen Crepin a réfuté cette localisation fan­taisiste, en invoquant des do­cuments des XVe et XVIIIe siècles, qui précisent que le lieu-dit : "Au Benoît" por­tait alors l'appellation de "Au bois de noix" : la topo­nymie de l'endroit est donc étrangère à l'établissement d'un monastère bénédictin (96).  Le doyen Crepin avait des idées bien arrêtées sur la question : "La localisation du monastère sur la place du Chapitre, écrit-il, est une opinion radicalement fausse (sic), car son emplacement fut celui de la propriété ac­tuellement connue sous le nom de "Château Mondron-Franceschini (97) et de la "Fer­me des Béguines", en Leiche à l'est de la ville de Fosses, sur la route de Namur" (98).

A l'appui de sa thèse, le doyen Crepin avance une sé­rie d'arguments qui, pris dans leur ensemble, constituent un faisceau de présomptions pouvant convaincre un lec­teur bienveillant, mais qui, analysés séparément, ne ré­sistent pas à un examen ob­jectif et critique du sujet.

Ces arguments peuvent être groupés en trois catégories : des arguments d'ordre topographique, des arguments d'ordre toponymique et des arguments se basant sur certaines traditions locales.

 

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A. Arguments topographiques

Premier argument : Le doyen Crepin estime que le domaine d'En Leiche se prêtait très bien à l'établissement d'un monastère : il était situé à un pas du carrefour formé par des chemins qui se croisaient à Fosses ; une source d'eau vive y surgis­sait et le bois nécessaire aux constructions était à la portée des moines bâtisseurs' (99).  A cela, on peut répondre qu'il existait des sources et des bois un peu partout à Fosses, et que les fondateurs de monastères n'appréciaient pas particulièrement la proximité immédiate des voies de circulation, bien au contraire.

(95)  C. KAIRIS, op. cit., p. 11. - Le Père de Buck (Acta Sanctorum, octobris XIII, 1883, p. 929) adopte, lui aussi, cette localisation "Au Benoît".

(96)  J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., p. 360 et la note 15.

(97)  Actuellement "Château Winson", à quelque 250 mètres de la Collégiale.

(98)  J. CREPIN, Le monastère, ..., op. cit., p. 360, et Guide du pèlerin..., op. cit., p. 3. Cette localisation du monastère au faubourg de Leiche a été adoptée par R. MAERE, La tour de la Collégiale de Fosses,  dans les Annales de la Société archéologique de Namur,  t.  42,  1936-37,  p.   197,  par F. COURTOY, Fosses ,op. cit., p. 94, par J. ROMAIN, Fosses...,op. cit., p. 6  et par R   DELCHAM-BRE et G. LAMBIOTTE ,op. cit., pp. 39 et 46.

(98) J. CREPIN, Le monastère ,op. cit., p. 361.

 

(p.91) Deuxième argument : "La place du Chapitre, loin d'être une fosse qui caractérisait la villa, puisqu'elle en avait pris le nom, était une éminence somme toute assez escarpée, alors qu'au bout du domaine d'En Leiche, c'était une dépression (100). Ce raisonnement se base sur une interprétation erronnée du texte de P'Additamentum" (101). A l'époque mérovingienne, le ter­me de "villa" doit être traduit par "domaine", et ne peut plus être assimilé aux bâtiments d'une "villa romaine", comme le croit le doyen Crepin (102). En fait, la place du Chapitre est située au centre d'une dépres­sion qui caractérise le site géo­graphique de Fosses, et le fait qu'elle constitue une élévation surgissant au cœur de cette dé­clivité, prêche plutôt en faveur de la thèse de la localisation du monastère et à cet endroit (103). Comme l'écrit L. Noir, la place du Chapitre présentait une dou­ble défense naturelle : le mo­nastère était protégé au sud-est-nord par une déclivité, et sud-ouest-nord, par le fossé du méandre de la Biesme (104).

 

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B. Arguments toponymiques.

Premier argument : Un document du XIVe siècle mentionne une terre dénommée "l'Alloux", en Leiche. Le terrain de l'emplacement du monastère conservait donc un nom rappelant son origine (105).

J'avoue que je ne comprends pas cet argument : Les "alloux" étaient, au Moyen Age, des terres possédées en pleine propriété et exemptes de toute redevance. Il existe un peu partout, dans nos campagnes, des lieux-dits "Aux Alloux" mais cette dénomination n'implique pas, à ma connaissance du moins, qu'on y ait fondé des monastères.

Deuxième argument : Un document daté de 1211 donne au domaine d'En Leiche, l'appellation d'"abbaye" (abbatia). Pourquoi cette survivance du mot "abbaye" donné à cet endroit, si ce ne fut jamais l'emplacement d'un monastère ? (106).

 

(100)  J. CREPIN, idem, p. 361.

(101)  Voir ci-dessus, pp. 50 et 51.

(102)  J. CREPIN, dans "Les Cloches de Saint-Feuillien" n° 14 de février 1924, et n° 17 de mai 1924 :  "Le domaine donné par sainte Gertrude à saint Feuillien était une villa romaine... qui fut remplacée par un monastère".

(103)  J. MERTENS ,op. cit., p. 170. F.-L. GANSHOF, Fosses-la-ville, dans le Dictionnaire des Eglises, t. V, c, Paris, 1970.

(104)  L. NOIR ,op. cit., p. 51.

(105)  J. CREPIN ,Le monastère..., op. cit., p. 361.

(106)  J. CREPIN, idem, p. 362.

 

(p.92) Réponse : Dès la XIe siècle, le terme "abbaye" désignait aussi bien un chapitre qu'un monastère (107). Or, à cette époque, il existait, en Leiche, un "hôpital" dépen­dant du Chapitre de Fosses, où non seulement les pauvres, les infirmes et les étrangers pouvaient trouver asile, mais également où les fidèles désireux de renon­cer à la vie séculière, pouvaient se retirer du monde (108). La dénomination d'"abbaye" donnée à cet endroit ne dérive donc pas nécessairement d'une survivance d'un terme remontant au VIP siècle (109).

Troisième argument : Un sentier dénommé "Voie Saint-Ultain" mène du lieu-dit "En Leiche" jusqu'à l'oratoire où saint Ultain aimait se retirer, pour y vivre en ermite. Comme ce sentier part du lieu-dit "En Leiche", le monastère était situé à cet endroit*110'.

Cet argument ne peut nous convaincre, car rien ne prouve que ce sentier ait été utilisé par saint Ultain. Nous savons que l'oratoire fut d'abord dédié à sainte Agathe, puis qu'il se transforma en une "Chapelle Saint-Ultain". C'est sans doute la raison pour laquelle les fidèles qui s'y rendaient, baptisèrent la ruelle qui y menait, de "Voie Saint-Ultain", parce qu'elle permettait de gagner la "Chapelle Saint-Ultain".

  

C. Arguments basés sur des traditions locales.

Premier argument : En se basant sur des archives paroissiales, le doyen Crepin affirme que la tradition populaire révèle l'existence, en Leiche, d'un "Cimetière Saint-Ultain", où les moines se faisaient inhumer et qui était situé à proximité du monastère (111).

On peut sérieusement en douter, aucune découverte archéologique n'ayant jamais confirmé l'existence de ce cimetière. Du reste, s'il avait réellement existé, pourquoi les reliques de saint Feuillien, ramenées à Fosses en 656, auraient-elles été dépo­sées dans un oratoire situé sur la place du Chapitre ? (112). Pourquoi les moines auraient-ils relégué les restes de leur patron loin de leur église et de leur cimetiè­re ?

Enfin, même à supposer qu'un cimetière des moines ait existé en Leiche, cela ne prouverait nullement que le monastère était établi à cet endroit, plutôt que sur la place du Chapitre.

Deuxième argument : "On sait, écrit le doyen Crepin, que les moines irlandais avaient coutume, quand ils arrivaient dans une région pour Févangéliser, de ficher en terre une croix de bois, en quelque sorte pour prendre possession du sol et pour commencer leurs prédications... L'emplacement de certaines croix a été scrupuleu­sement respecté, depuis des temps très reculés jusqu'à nos jours... Or, au XVe siècle, un crucifix fut honoré à l'emplacement de la croix au pied de laquelle saint Feuillien avait prêché l'évangile. Cette "Croix en Leiche" était plantée sur un ma­melon schisteux où s'élève aujourd'hui la chapelle Saint-Roch, construite au XVIIe 

 

(107)  C. LAMBOT, Les membres du Chapitre de Fosses dans le dernier quart du XI' siècle, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t. 46, 1952, p. 437.

(108)  Statuts de l'hôpital de Fosses (XIIe siècle),  dans 3.  BORGNET,  Cartulaire de la  Commune de Fosses, Namur, 1867, p. 7 :  "Zn suffragium pauperum, infirmorum, peregrinorum est institutum... Si autem aliquis seculari vite abrenuntians... in eandem domum se transferre voluerit..." (Institution pour le secours des pauvres, des infirmes et des étrangers... Cependant, si quelqu'un, renonçant à la vie séculière... veut entrer dans cette maison...".

(109)  M. BROZE, op. cit., p. 38.

(110)  J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., p. 362.

(111)  "II était défendu, affirme le doyen Crepin, d'inhumer des défunts à l'ombre des églises dédiées à saint Pierre, car il fallait éviter que le culte d'un saint local n'éclipse le culte de saint Pierre qui devait garder la première place". - Cette interdiction était-elle en vigueur au VIP siècle ? Etait-elle respectée par les moines irlandais de cette époque ? C'est douteux, car le doyen Crepin se base sur une bulle du pape Jean XV, datée de 990, soit de plus de trois cents ans après la fondation du monastère de Fosses :  J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., p. 363.

(112) L. NOIR, op. cit., p. 51, signale que des fouilles archéologiques ont mis à jour une partie de cet oratoire, sur la place du Chapitre.

  

 

(p.93) non loin du Château et de la Ferme d'en Leiche (113). Le soubassement de la "Croix en Leiche , d'une seule pierre massive, fruste, de forme ronde, est actuellement la pierre d autel de la chapelle Saint-Roch, bâtie sur son emplacement" (114)».

Cet exposé soulève de nombreuses objections. Qu'une "Croix en Leiche" ait été érigée  par  nos aïeux à l'emplacement actuel de la chapelle Saint-Roch et qu'elle ait été honorée au XVIe siècle, c'est certain. Que le soubassement de cette croix soit actuellement la pierre d'autel de la chapel­le Saint-Roch, c'est possible. Tout le reste est à tout le moins contestable, pour ne pas dire plus.

Dans son évocation d'une prétendue "coutume" des moines irlandais, le doyen Crepin    s'inspire manifeste­ment d'une rubrique écrite par le Père Cabrol dans le Dictionnaire       d'archéologie chrétienne et de liturgie, au verbo Grande Bretagne :  le Père Cabrol y relate que le missionnaire anglais Kentigern qui, au VIe siècle, évangélisait le pays de Galles, dressa une croix de pierre en un endroit où plus tard de­vait s'élever une église.  "Ce qui n'est pas moins important à retenir que le fait lui-même, ajoute le Père Cabrol, c'est l'usage de lever une croix pour marquer un lieu de prédication et peut-être aussi d'établir un cimetière, avant d'entreprendre au heu même la construction d'une église. C'est, on le voit, exactement la même coutume que celle qui existe encore de nos jours, d'élever à l'entrée d'un village des "croix de missions" (115).

Fort bien, mais soulignons le fait que le Père Cabrol fait état d'une coutume des moines anglais, et non d'une coutume des moines irlandais. A la rubrique Mande de son dictionnaire, il n'en souffle mot' (116)'. Si les moines irlandais "plan­taient eux aussi des croix, c'étaient, comme nous l'avons vu, non pas de grands crucifix de bois, mais de petites stèles de pierre, érigées à la proximité immédiate des églises monastiques.

   

(113) J. CREPIN, La Croix en Leiche et le Grand Bon Dieu, dans les Cloches de Saint-Feuillien   n° 27 du 25 mars 1925. – Le doyen Crépin cite trois documents du XVIe siècle,  qui font mention de cette "Croix en Leiche ».

(114)  J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., p. 362.

(115)  F. CABROL, op. cit., verbo Grande Bretagne, col. 1170 et la note 7

(116)  A cette époque, le terme de "Bretons" désignait les Anglais.  C'est à tort que le doyen Crepin affirme que "Breton" était synonyme d'"Irlandais" :  voir F. CABROL, op. lit., verbo Celtique, col. 1913 et 1914 et verbo Irlande, col. 1478, ainsi que CHEVALIER, dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, verbo Angleterre, col. 146.

 

(p.94) Ensuite, le Père Cabrol précise ce qui suit : "La question archéologique des croix de pierre est délicate... La signification de ces croix est assez variée : tombeaux, stations d'une procession funèbre, signature de traités, passage d'un gué, embranche­ment de deux chemins, emplacement de foires ou de marchés... (117). "Embranchement de deux chemins" : la "Croix en Leiche" ne marquait-elle pas tout simplement le croisement des chemins qui se rejoignaient à cet endroit ? Elle peut, en tout cas, avoir d'autres origines que celle qui lui est attribuée par le doyen Crepin.

Plus d'une demi-douzaine de croix se dressent dans les campagnes environnant la ville de Péronne. Peut-on en déduire qu'Erchinoald et saint Fursy y fondèrent autant de monastères ?

D'ailleurs, à Fosses, la chapelle Saint-Roch (emplacement de la "Croix en Leiche") ne se situe pas "à deux pas" (118) du château Winson (emplacement présumé du monastère suivant le doyen Crepin), mais... à deux cents mètres ! Or, nous savons que les moines irlandais érigeaient les stèles porte-croix à quelques mètres seulement des oratoires, parce que ceux-ci étaient trop petits pour recevoir les fidèles qui assistaient aux offices (119).

Bref, il semble bien que l'image de saint Feuillien arrivant en Leiche et y plantant un grand crucifix de bois "pour prendre possession du sol" à la manière des missionnaires espagnols du XVIe siècle aux Amériques, soit une belle légende née de l'imagination du doyen Crepin.

  

D. Conclusion

La localisation du monastère en Leiche ne repose sur aucune preuve. Elle n'est plus défendable depuis les découvertes archéologiques effectuées dans le sous-sol de la Collégiale : c'est là que saint Feuillien et ses compagnons ont édifié leur monastère (120). Sinon, comment expliquer que la bourgade médiévale de Fosses se soit développée aux alentours de la place du Chapitre, et non au faubourg de Leiche ? (121). Comment expliquer qu'au Xe siècle Notger aurait déplacé l'église mo­nastique à l'emplacement actuel, alors qu'au Moyen Age, lorsqu'une église était détruite ou menaçait ruine, on la reconstruisait au même endroit ? (122).

 

 

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L'institution monastique, la règle et le travail des moines.

1. L'institution monastique

"Une communauté monastique, écrit A. Dierkens, est un établissement constitué sur le modèle d'une monarchie. Cette communauté est régie par un abbé et, au spirituel, relève du pouvoir épiscopal."

 

(117)  F. CABROL, op. cit., col. 1171 et la note 1.

(118)  J. CREPIN, dans Les Cloches de Saint-Feuillien, n° 27 de mars 1925.

(119)  Voir ci-dessus, p.83.

(120)  C. LAMBOT, L'oratoire du martyrium de Saint-Feuillien à Fosses, dans la Revue Bénédictine, t. 79,   1969,   p.   197.   A.   DIERKENS,   op.   cit.,  p.   75.   M.   BROZE,   op.   cit.,   pp.   38  et  39.  E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218.

(121)  "N'oublions pas, écrit L. NOIR (, op.  cit., pp. 50 et 51) que la ville de Fosses est un bourg monastique, c'est-à-dire une agglomération qui s'est lentement formée auprès d'un monastère... Si le monastère avait été situé en dehors de la ville actuelle, en pleine campagne, l'agglomération se serait formée là, et non pas 500 mètres en contre-bas".

(122) J. MERTENS, op. cit., p. 171. - Le doyen Crepin (Le monastère, op. cit., p. 377), admet lui-même qu'à cette époque,  quand un oratoire venait à tomber en ruines ou devenait trop petit, on en érigeait un autre sur le même emplacement. - Les églises, en effet, étaient bâties "en terre sacrée", et même l'eau de pluie qui coulait du toit d'une église était sanctifiée par le contact avec le lieu saint :  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 102.

 

(p.95) L'autonomie interne du monastère est, théoriquement, totale. La règle bénédictine prévoit cependant quelques cas où l'évêque peut intervenir à l'intérieur du monas­tère, notamment pour installer un abbé, pour écarter un élu indigne, ou pour expulser un moine rebelle. A ces restrictions près, l'abbé est seul maître, seule autorité à l'intérieur de son monastère (123).

Nous examinerons plus loin les modes de nomination et de remplacement des abbés, mais il convient dès à présent d'insister sur une particularité du gouver­nement de certains monastères, au VIIe siècle.

A l'époque mérovingienne, certains abbés étaient, en plus, revêtus d'une autre dignité, celle de l'épiscopat, comme par exemple Remacle, abbé de Stavelot, ou encore Ursmer et Théodulphe, abbés de Lobbes (124). On sait que cette institution est d'origine irlandaise (125) : dans ce pays, l'élément monastique était prépondérant et les abbayes, nombreuses et populeuses, étaient gouvernées par des évêques-abbés (126). Les moines irlandais répandus sur le continent ne manquèrent pas de pro­mouvoir cette institution qui allait de pair avec l'indépendance des monastères vis-à-vis des évêques diocésains (127).

  

2. La règle monastique.

Une règle monastique est un exposé des principes qui régissent la vie d'une com­munauté et de la discipline à laquelle les membres de celle-ci doivent se soumettre.

Quelle était la règle observée par les moines de Fosses, au VIIe siècle ? Autant avouer tout de suite que nous n'en savons rien, faute de textes relatifs au monastère de Fosses. Nous devons donc, encore une fois, nous borner à émettre des hypothèses.

Au temps de saint Feuillien, les monastères fondés dans nos régions obéis­saient à deux catégories de règles : la règle de saint Benoît (la règle bénédictine) d'une part, et les règles importées d'Irlande, d'autre part.

Les règles monastiques irlandaises étaient multiples et variées. Chaque mo­nastère avait sa règle propre dont les nuances dépendaient de l'idéal du fondateur. Le Père Gougaud en a dénombré vingt-quatre, d'importance et de portée inégales (128) Toutes néanmoins se caractérisaient par un ascétisme instansigeant et par la sévérité des sanctions disciplinaires qui y étaient édictées. Partout l'autorité de l'abbé était illimitée et l'obéissance des moines absolue.

La règle monastique irlandaise qui connut la plus grande diffusion dans le royaume des Francs, fut celle de saint Colomban (129)'.

 Saint Colomban a laissé deux textes. Le premier comporte dix chapitres sur l'obéis­sance, le silence, la nourriture, la pauvreté, la lutte contre la vanité, la chasteté, l'office divin et la perfection du moine dont la vie doit être marquée du sceau de la soumission et de la mortification030'. Le second texte qui est la partie la plus originale de l'œuvre de saint Colomban, offre un code pénitentiel prévoyant de multiples infractions et leur appliquant des sanctions particulièrement sévères (fus-

 

(123)  U. BERLIÈRE, L'exercice du ministère paroissial par les moines dans le Haut Moyen Age, dans la Revue Bénédictine, 1927, p. 232. I. SNJEDERS, op. cit., p. 603. A. DIERKENS, op. cit., pp. 285 et 286.

(124)  E. de MOREAU, op. cit., pp. 170 et 171. A. DIERKENS, op. cit., p. 327. F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 726.

(125)  voir ci-dessus, p. 25.

(126)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 219. E. de MOREAU, op. cit., p. 171. L. NOIR, op. cit., p. 45, note 10.

(127)  E. de MOREAU, op. cit., pp. 164, 166 et 167.

(128)  L. GOUGAUD, Inventaire des règles monastiques irlandaises, Revue Bénédictine, Maredsous, 1902, pp. 167 et suiv. - Certaines de ces règles se réduisent à l'énoncé de quelques principes et sont rédigées en langue celtique et en vers.

(129)  Sur la vie de saint Colomban. voir ci-dessus, p. 80, note 38. Voir aussi L. GOUGAUD, L'œuvre des Scotti..., pp. 24, 25 et 26.

(130) E. de MOREAU, op. cit., p. 170.

  

(p.96) tigations, jeûnes, etc...). Nous avons déjà parlé du martyre de la pénitence (le martyre vert) propre aux règles monastiques irlandaises03". Contentons-nous d'épingler, à titre d'exemple, que saint Colomban punit sévèrement le moine qui a causé seul avec une femme, ne serait-ce qu'un instant032'. Bref, la règle de saint Colomban est marquée de l'intransigeance morale et l'ascétisme le plus exigeant'1331.

La règle de saint Benoît de Nursie(I34) fut écrite vers 530, donc avant la naissance de saint Colomban. Elle est plus détaillée, plus pratique et plus humaine que les règles monastiques irlandaises. Saint Benoît s'occupe longuement de la prière, de la lecture, du travail manuel, mais aussi du travail intellectuel035'. D'où l'expression de "travail de bénédictin". Saint Benoît veut aussi que les conditions de vie des jeunes moines ne soient pas trop rudes : il leur accorde une heure de récréation par jour et souhaite même que l'abbé récompense les moinillons les plus sages en leur donnant des friandises au dîner. Les moines n'étaient pas condamnés au silence perpétuel et ils ne dédaignaient pas, de temps en temps, un certain enjouement. Leur vie était partagée entre la prière et le travail. Leur journée était occupée par la récitation des offices, le travail manuel et l'étude des livres sacrés (136). Comme Fa écrit E. Salin, "Saint Benoît arrive à une adaptation telle aux possibili­tés humaines que depuis plus de quatorze siècles, sa règle fait pratiquer dans toute la chrétienté les valeurs essentielles : charité, sobriété, bienfaisance, modestie, obéissance, activités manuelles et travail intellectuel" (137).

Saint Colomban, lui, ne prévoit pas de moments réservés à la lecture et il s'élève même contre le moine qui préfère le travail intellectuel aux occupations manuelles (138).

A l'origine, c'étaient les rois et les maires du palais qui nommaient les abbés des monastères, mais cette prérogative disparut assez rapidement, car la règle béné­dictine prévoit l'élection de l'abbé par la communauté, tandis que les règles monas­tiques irlandaises prévoient que l'abbé désigne lui-même son successeur039'.

L'Eglise n'imposait pas de règles aux fondateurs de monastères ; aussi, le plus souvent ceux-ci adoptaient-ils celle d'un saint de leur pays (140).

L'historien C. Kairis affirme que saint Feuillien établit la règle bénédictine à Fosses (141). C'est une erreur, car les moines irlandais étaient trop attachés à leurs traditions pour adopter d'emblée une règle qui leur était étrangère (142). Nous pou­vons admettre avec une quasi-certitude, que le monastère de Fosses était une insti­tution irlandaise, du moins dans les premières années de son existence (143). De nom­breux indices le prouvent, notamment le système de désignation d'un abbé par son prédécesseur et l'implantation de cultes insulaires, comme celui de sainte Brigide (144).

 

(131)  Voir ci-dessus, p. 61.

(132)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 190.

(133)  J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(134)  Saint Benoît (né à Nursie vers 480, mort au Mont-Cassin en 543) rédigea la règle fameuse qui fut diffusée par le pape Grégoire-le-Grand.

(135)  E. de MOREAU, op. cit., p. 170.

(136)  M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 162, 197 et 199.

(137)  E. SALIN, op. cit., p. 79.

(138)  P. RICHE, op. cit., p. 372.

(139)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 603. M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 197. Ainsi, à l'origine, Erchinoald, en tant que propriétaire du domaine de Lagny, avait droit de nomination de l'abbé de cette fonda­tion :  A. DIERKENS, op. cit., p. 307, note 167. U. BERLIÈRE, op. cit., pp. 230 et 232.

(140)  E. SALIN, op. cit., t. II, p. 831. I. SNIEDERS, op. cit., p. 603.

(141)  C.   KAIRIS,  op.   cit., p.   11.   -  C'était également l'opinion  des chanoines de Fosses,  au XVIIP siècle : J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., p. 363. R. MAERE, La tour..., op. cit., p. 198, adopte la thèse de C. KAIRIS.

(142)  J. CREPIN, idem, p. 364. - Ainsi, saint Colomban qui était invité à un concile, répondit par une lettre impertinente, en affirmant la légitimité des usages celtiques :  P. RICHE, op. cit., p. 376.

(143)  L. NOIR, op. cit., p. 59.

(144) A. DIERKENS, op. cit., p. 296 et les notes.

  

(p.97) A son arrivée à Fosses, saint Feuillien connaissait au moins quatre règles monastiques irlandaises (145). Laquelle adopta-t-il ? Celle de saint Colomban ? On n'en sait rien. Cette question n'a cependant qu'une importance relative, puisque toutes les règles d'origine insulaire présentaient, comme nous l'avons vu, de nom­breux points communs.

Après la mort de saint Feuillien, la règle de saint Colomban se substitua de plus en plus aux autres règles irlandaises, dans les monastères établis dans nos régions (146).

De plus, de nombreux abbés combinèrent la règle de saint Colomban avec celle de saint Benoît. Cette association de deux règles, qui peut nous paraître étrange, fut fréquente au VIP siècle (147). Plusieurs monastères comme celui de Fos­ses, conservèrent longtemps les traditions celtiques (148), mais la juxtaposition de la règle colombanienne avec la règle bénédictine, qui se réalisa certainement à Stavelot, à Nivelles (149), à Péronne (150), et même à Luxeuil (151), gagna probablement Fosses, dans la seconde moitié du VIP siècle (152).

Toutefois, comme le fait remarquer A. Dierkens, (153), l'habitude d'opposer la règle de saint Benoît à celle de saint Colomban, sans être véritablement erronnée, est peut-être trop peu nuancée, car, en fait, chaque abbé était libre, dans son monastère, d'interpréter et d'appliquer, comme il l'entendait, l'une ou l'autre de ces règles.

Par la suite, la règle bénédictine prit de plus en plus d'importance ; elle supplanta peu à peu celle de saint Colomban, puis elle finit par s'imposer définiti­vement, comme nous le verrons, au VIIIe siècle (154).

 

 V. Le travail des moines.

 

Quoi qu'il en soit, toutes les règles monastiques appliquées dans nos régions au temps de saint Feuillien, appréciaient grandement le travail manuel qui absorbait une bonne partie de la journée des moines. L'abbé lui-même n'en était pas dispen­sé. A la tête de sa communauté, il labourait, rentrait la moisson et travaillait aux ateliers (155). Il s'adonnait donc lui-même à des travaux qui, à l'époque, étaient consi­dérés comme dégradants et réservés aux esclaves.

Or, de tels travaux ne manquaient pas à Fosses, où le monastère avait été construit dans un site entouré de marécages et de forêts. Aux travaux d'assèche­ment et de défrichement se joignirent des travaux de construction et de culture. Les moines, en effet, devaient pourvoir à leur entretien et aux besoins des hôtes de passage et des pauvres qui venaient demander leur aide. Aussi durent-ils répon­dre à ces besoins par une exploitation intelligente du sol. Ce sont eux qui ont inventé le drainage et la taille des arbres fruitiers. Ce sont eux qui ont construit les premiers moulins (156).

 

(145)  Celles de saint Ailbe (+ 540), de saint Comgall (+ 601), de saint Cartach (+ 636) et de saint Colomban (+ 615) :  L. NOIR, op. cit., p. 60.

(146)  E. de MOREAU, op. cit., p. 169.

(147)  E. SALIN, op. cit., t. II, p. 831.

(148)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 196.

(149)  E. BROUETTE, op. cit., verbo Feuilllien, col. 1345. J.-J. HOEBANX, op. cit.. pp. 21 et 75-78.

(150)  P. SCHMITZ, op. cit., verbo Ultan.

(151)  P.RICHE, op. cit.,p. 383. L. GOUGAUD, L'œuvre des Scotti..., op. cit., p. 26.

(152)  U. BERLIÈRE, op. cit., dans la Revue Bénédictine, 1901, p. 311. J. CREPIN, Le monastère,... op. cit., p. 364. C. LAMBOT, Les membres,... op. cit., p. 435.

(153)  A. DIERKENS, op. cit., p. 286. J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(154)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 832.

(155)  Idem, p. 603.

(156) M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 69, 72, 200 et 201. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fosses, col. 1218. L. van der ESSEN, Le siècle..., op. cit., p. 89.

 

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