19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.98-104) Les premiers abbés de Fosses

(p.98) Les premiers abbés de Fosses

1.  Saint Feuillien fut-il le premier abbé du monastère de Fosses ?

 

Plusieurs auteurs affirment que ce n'est pas saint Feuillien, mais saint Ultain qui fut le premier abbé de Fosses' (157)'.

Selon eux, "Ultain avait accompagné Feuillien à Nivelles ; celui-ci le fit venir à Fosses, l'installa en qualité d'abbé, puis alla retrouver Gertrude, à Nivelles" (158). Cette version selon laquelle saint Feuillien confia, dès le début, la direction du monastère de Fosses à son frère Ultaïn, n'est qu'une paraphrase d'un passage de la "Vita prima" (159), dont nous savons le peu de crédit qu'on peut lui accorder (160). En réalité l'"Additamentum" indique sans équivoque que c'est Feuillien qui fonda la communauté de Fosses et ne suggère nulle part qu'un autre abbé ait pu diriger la nouvelle abbaye ; le nom d'Ultain n'y apparaît même pas. Il semble donc certain que Feuillien fut le premier abbé du monastère de Fosses (161).

Toutefois, comme le pense L. Noir (162), s'il ressort clairement du texte de l'"Additamentum" que c'est Feuillien qui dirigea le monastère de Fosses après l'avoir fondé, il n'en est pas moins probable qu'Ultain était désigné "Abbé intéri­maire" par Feuillien à chacun de ses voyages missionnaires pour d'autres lieux de sa "parochia". Au retour de Feuillien, Ultain lui remettait la charge du monastère et l'on peut imaginer qu'il se retirait dans quelque oratoire aux alentours de Fosses, pour y vivre en solitaire.

La thèse selon laquelle Ultain aurait été le premier abbé du monastère de Fosses fut malencontreusement diffusée par le doyen Crépin (163) et les historiens locaux adoptèrent, en cascade, cette opinion entachée d'erreur (164).

 

2.  Saint Ultain succéda-t-il à saint Feuillien, comme abbé du monastère de Fosses ?

C'est pratiquement certain.

En effet, la nomination d'un abbé par son prédécesseur (et non par la communau­té, comme l'exige la règle de saint Benoît) était fréquemment appliquée dans les monastères fondés par les Irlandais (165)'. C'est ainsi qu'à Cnoberesburgh Fursy, avant son départ pour le continent, avait nommé Feuillien abbé du monastère (166). Ce mode de nomination est donc probable à Fosses : Ultain avait été désigné par Feuillien pour lui succéder après sa mort. Ce qui arriva le 31 octobre 655 (167). En tout cas, pour le Père Grosjean, Ultain était certainement abbé de Fosses en 659, car sainte Gertrude lui envoya un messager qui le trouva en prières dans un

 

(157)  J.  BORGNET,  op.  cit., p. IX. I SNIEDERS,  op.  cit., p. 832, M.  BROZE, op.  cit., p. 37. E. BROUETTE, dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, verbo Fosses-la-ville, col.  1218. U. BERLIÈRE, dans le Monasticon Belge, t.  I, p. 57. N. FRIART, op.  cit., p. 275. Quant à P. SCHMITZ, dans la Biographie Nationale, verbo Ultan, col. 908, il se contente d'émettre un doute à ce sujet.

(158)  A. LE ROY, dans la Biographie Nationale, op. cit., verbo Feuillien, col. 179.

(159)  Ce passage de la "Vita prima"  (op.  cit., p. 384) : germano quoque suo  Ultano dominici gregis custodia delegata" est repris dans la "Vita secunda" (op. cit., p. 388) :   Ultanus quidem recîor in eodem resedit coenobio").

(160)  Voir ci-dessus, pp. 67 et 68. Rappelons que la "Vita prima" et le "Vita seconda" ont été composées plus de 350 ans après la décès de saint Feuillien.

(161)  A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 4 ; p. 294 ; p. 309, note 173.

(162)  L. NOIR, op. cit., p. 55, note 7, et p. 56.

(163)  J. CREPIN, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n" 14 de février 1924, dans la Terre Wallonne, op. cit., p. 365, dans Notice historique..., op. cit., p. 2, et dans Guide du pèlerin..., op. cit., p. 3.

(164)  Notamment J. NOËL, Les processions..., op. cit., p. 14. J. ROMAIN, Fosses, op. cit., p. 6. G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont..., op.  cit., p. 47. M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(165)  L. NOIR, op. cit., p. 55. A. DIERKENS, op. cit., p. 294.

(166)  Voir note ci-dessus, p. 37. A. DIERKENS, op. cit., p. 295.

(167)                  A. DIERKENS, op. cit., p. 309, note 175. L. NOIR, op. cit., p. 57. L. GOUGAUD, L'œuvre des Scotti..., op. cit., p. 28.

 

(p.99) oratoire situé en dehors du monastère, en avril de cette année, c'est-à-dire en période de carême (168). Or, suivant une coutume celtique, l'abbé se retirait, pour le carême, dans un ermitage proche de son monastère. Le Père Grosjean en déduit que saint Ultain était, en 659, abbé de Fosses (169).

L'historien A. Dierkens réfute cette argumentation, en faisant observer que saint Ultain a toujours été attiré par la pratique érémitique et que sa présence en temps de carême dans un oratoire situé à l'écart du monastère ne prouve nullement qu'il était abbé de ce monastère (170).

Effectivement, saint Ultain fit construire à Fosses, un oratoire en l'honneur de sainte Agathe et il aimait s'y retirer pour vivre en solitaire (171).

Plus tard, saint Ultain devint abbé de Péronne (172).

Il mourut le 1er mai 685 (173). On ignore où il fut enseveli. Au XVe siècle, sa "crosse abbatiale" était conservée à Nivelles (174) et au XVIIIe siècle certaines de ses reliques furent transférées de l'église monastique de Péronne au prieuré d'Abbeville où elles sont conservées (175).

Les deux successeurs d'Ultain à la tête du monastère de Fosses, furent peut-être Subne (+ 688) et Cellan (+ 706).

Subne (Subnius) en effet, fut abbé de Nivelles dans la seconde moitié du VIIe siècle (176) et Cellan (Cellanus) succéda à Ultain comme abbé de Péronne (177). Si l'on admet que ces deux personnages étaient les chefs d'une "parochia" englobant Ni­velles, Fosses et Péronne, ils furent donc aussi, à cette époque, abbés du monastère de Fosses (178).

 

Saint Feuillien fut-il évêque ?

La question est délicate.  Plusieurs auteurs, et non des moindres, ont émis des doutes à ce sujet (179).

Pourtant, à partir du XIe siècle, toutes les biographies médiévales consacrées à saint Feuillien (la "Vita prima", la "Vita secunda", la "Vita tertia", la "Vita metrica" de Hillin et la "Vita quinta" de Philippe de Harvengt) lui attribuent le titre d'évêque (180), mais nous savons que ces biographies ne sont pas plus crédibles que les auteurs modernes et contemporains qui les ont copiées ou paraphrasées (181).

 

(168)  C'est une biographie de sainte Gertrude, la "Vita Gertrudis", composée vers 670, qui rapporte cet événement, cfr Vita Gertrudis, éditée par B. KRUSCH, dans les Monumenta Germaniae historica, citée par L. NOIR, op. cit., p. 57, note 1.

(169)  P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie..., op. cit., p. 397. L. NOIR, op. cit., p. 57, est d'accord avec le Père GROSJEAN.

(170)  A. DIERKENS, op. cit., p. 309.

(171)  J. CREPIN, Le monastère des Scots..., op. cit.,p. 365.

(172)  L. NOIR, op. cit., p57 et les références citées à la note 2. J. CREPIN, Le Monastère..., op. cit., p. 366, note 37. C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 173. A. DIERKENS, op. cit., p. 295, notes 81 à 84.

(173)  A. DIERKENS, op. cit., p. 308, note 171.

(174)  P. GROSJEAN, Notes..., op. cit., p. 397, note 3.

(175)  J. CREPIN, Le monastère, op. cit., p. 366.

(176)  L. NOIR, op. cit., p. 57. P. GROSJEAN, Notes..., op. cit., p. 397, note 2. A. DIERKENS, op. cit., p. 294, note 72.

(177)  L. GOUGAND,L'œuvre des Scotti..., op. cit., p. 28. A. DIERKENS, op. cit., p. 294, note 71.

(178)  L. NOIR, op. cit., p. 58.

(179)  A.   DIERKENS,   op.   cit.,  pp.  295,  310  et 327.   P.   GROSJEAN,   op.   cit.,  p.   383,  note  5.   E. BROUETTE, op. cit., verbo Feuillien, col. 1344.  Vie des Saints et des Bienheureux..., op. cit., p. 1009. C. PLUMMER, op. cit., t. II, p. 171.

(180)  L. NOIR,  op.  cit., p.  9.  L.  van der ESSEN, Etude critique..., op.  cit., pp.  150 et 154.  Acta Sanctorum, octobris XIII, pp. 383 et 387.

(181) Voir ci-dessus, pp. 67 à 71.

 

(p.100) Il en est de même de la biographie de saint Etton (la "Vita Ettonis) dont nous avons déjà parte (182). Non seulement elle considère Feuillien comme un évêque, mais elle lui attribue aussi six frères : c'est tout dire ! (183)

S'inspirant d'une tradition née de ces différentes sources, l'iconographie re­présente Feuillien revêtu de tenues épiscopales (184) et les liturgies ecclésiastiques modernes l'invoquent comme évêque (185).

Tous ces éléments étant douteux, nous devons, pour tenter de nous faire une opinion conforme à la réalité, remonter à des sources historiques plus ancien­nes et plus valables.

Ces sources sont au nombre de quatre : l'"Additamentum", la "Vita Fursei", l'"Historia ecclesiastica" de Bédé le Vénérable, et un document intitulé "Catalogus Sanctorum Hiberniaé" (Catalogue des Saints de l'Irlande).

Comme ces quatre documents sont rédigés en latin du Moyen Age, il convient tout d'abord de préciser la signification des termes qu'ils emploient.

-  "episcopus" signifie évêque (pluriel :  episcopï).

- "presbiterius" (pluriel : presbiterii) désigne un simple prêtre, par opposition à un évêque.

-  "sacerdos" est un épithète pouvant avoir plusieurs significations. Tantôt il s'appli­que aux seuls évêques et dans ce cas il est synonyme d'"episcopus (186). Tantôt il désigne tous ceux qui ont la dignité du sacerdoce,  c'est-à-dire aussi bien les "episcopi" que les "presbiterii"

(187). L'"Additamentum" ne fournit aucun renseignement sur la question qui nous occupe : nulle part il ne qualifie saint Feuillien de "sacerdos", de "presbiterius" ou d'"episcopus".

La "Vita Fursei" attribue à Feuillien le titre de "sacerdos", ce qui, comme nous venons de le voir, peut signifier qu'il était évêque, et ceci d'autant plus que, dans le texte, le terme de "sacerdos" appliqué à Feuillien, s'oppose à celui de "presbiterii", appliqué à deux autres personnages (Gobban et Tibulle) auxquels Fursy, avant de partir pour le continent, confia la gestion du monastère de Cnobersburgh, sous la direction de Feuillien (188).

Quant au texte de V"Historia ecclesiastica", il est plus ambigu. Bédé le Vénérable mentionne que Fursy laissa la direction du monastère de Cnoberesburgh" à son frère et aux "presbiterii" Gobban et Tibulle (189).

En tout cas aucun de ces trois documents (l''"Additamentum", la "Vita Fur­sei" et l'"Historia ecclesiastica") ne dénie à Feuillien la qualité d'évêque. Au con­traire, la "Vita Fursei" semble bien lui attribuer ce titre.

La controverse trouve sa source dans un quatrième document, le "Catalogus Sanctorum Hiberniaé", qui, lui, range Feuillien, non pas parmi les évêques (les "episcopi"), mais parmi les simples prêtres (les "presbiterii ").

 

(182)  Voir ci-dessus, p. 69. Saint Etton (ou Zé) aurait vécu en ermite, dans le Hainaut, au VII" siècle.

(183)  Acta Sanctorum, julii III, p. 58 :  "Erant igitur tune temporis septem fratres... Foillanus Episco­pus...". Cette biographie de saint Etton, écrite au début du XP siècle, n'a aucune valeur histori­que :  L. NOIR, op. cit., p. 25.

(184)  L. GOUGAND, Les saints irlandais..., op. cit., pp. 98 à 102.

(185)  L. NOIR, op. cit., p. 59.

(186)  De ecclesiastica hierarchia, cité par L. NOIR, op. cit., p. 60, note 11.

(187)  J.-F. NIERMEYER, Médias latinitatis lexicon minus, Leiden, 1984, p. 925.

(188)   Vita Fursei, chapitre 8, cité par L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., p. 50, note 4 et p. 154 :  "Folnanum sanctum... cui etiam sacerdotio cum sanctis Gobbona et Tibulla presbiteriis...". L. NOIR, (op. cit., p. 59, note 4 et p. 61) fait observer que cette mention de "sacerdotio" ne se rencontre que dans deux manuscrits de la "Vita Fursei", ce qui, selon A. DIERKENS, (op. cit., p. 285, note 87), ne permet pas de la prendre en considération.

(189) C. PLUMMER, Bedae Venerabilis..., op. cit., p. 167 et 168.

 

(p.101) Ce "Catalogus" édité et commenté par le Père Grosjean, date probablement du VIIIe siècle (190). Il énumère les saints irlandais des VIe et VIIe siècles, en les classant sous divers aspects canoniques et liturgiques.

La liste qui mentionne Feuillien est claire ; elle se divise en deux : d'abord les évêques, puis les prêtres. En voici la traduction française : "Leurs noms sont ceux-ci : Petranus évêque... Lampanus évêque... tous ceux-ci étaint évêques et plusieurs autres. Ceux-ci, par contre, étaient prêtres : Fechinus, prêtre... Feuillien... et plu­sieurs autres, prêtres... (191).

Ce texte est le seul qui, au Haut Moyen Age, dénie à saint Feuillien la qualité d'évêque, mais quel crédit peut-on lui accorder ? Le Père Grosjean fait observer que "Le Catalogus n'est pas un guide à qui il soit permis de se fier aveuglé­ment (192). C'est ainsi que ce document qui est entaché de nombreuses erreurs, présente saint Feuillien comme un ermite habitant dans un endroit désert (193) ce qui, comme nous le savons, est radicalement faux.

Bref, si aucun texte datant de l'époque mérovingienne ne permet d'attri­buer, avec une certitude absolue, la qualité d'évêque à Feuillien, aucun de ces documents de permet, non plus, de lui dénier sérieusement ce titre.

Par contre, les coutumes monastiques irlandaises permettent de penser que saint Feuillien fut abbé-évêque de Cnoberesburgh et sans doute aussi de Fosses, car sur le continent, les abbés irlandais s'efforçaient généralement de se soustraire à la juridiction des évêques diocésains et il semble qu'aucun de ceux-ci n'ait exercé de droits ou de pouvoirs sur les monastères de Fosses, Nivelles, Péronne et Lagnyd (194)».

Si, comme nous croyons pouvoir l'affirmer, saint Feuillien fut abbé-évêque du monastère de Fosses, par qui fut-il sacré évêque ?

A cette question, nous nous permettons de reproduire textuellement l'excellente réponse de L. Noir.

"Le premier évêque irlandais fut saint Patrick (consacré par le pape), et c'est lui qui consacra par la suite toute une série d'évêques qui, de leur côté, firent de même. Ainsi, si saint Feuillien fut évêque, il fut sans aucun doute consacré par un Irlandais déjà honoré de ce titre, et certainement pas par le pape Martin Ier, comme le prétendent la "Vita Ettonis" et les "Vitas" de Feuillien. Car si l'épithète de "sacerdos" qui lui est attribué dans la "Vita Fursei" implique qu'il fut alors évêque, il l'aurait été avant que Fursy ne se retire comme ermite et ne parte vers le conti­nent, donc avant 649, c'est-à-dire avant l'avènement de Martin Ier et la mort de saint Fursy (195).

Le doyen Crépin fait de saint Feuillien un évêque régionaire (196) ou un évê­que missionnaire (197), tandis que l'historien namurois F. Rousseau le considère com­me un "episcopus ad predicandum", comme un évêque-prédicateur (198). Nous pen­sons qu'en réalité saint Feuillien fut un évêque-abbé de monastère, comme plu­sieurs de ses compatriotes dans nos régions.

 

(190)  P.  GROSJEAN, Edition et commentaires du  "Catalogus Sanctorum Hiberniae secundum diversa tempora" ou "De tribus ordinis Sanctorum Hiberniae", dans les Analecta BoIIandiana, t 73, 1955, pp. 197 et 198.

(191)  "Quorum nomma sunt hec : Petranus episcopus... Lampanus episcopus... hii episcopi ommes et alii plures. Hii vero presbiterii : Fechinus presbiter... Foylanus... et alii presbiterii plures : P. GROS-JEAN, op. cit., p. 207.

(192)  P. GROSJEAN, op. cit., p. 313.

(193)  Idem, p. 206.

(194)  L. GOUGAND, cité par L. NOIR, op. cit., p. 61. P. DE BUCK, Commentarius praevius, op. cit., pp. 378 et 379.

(195)  L. NOIR, op. cit., p. 61.

(196)  J. CREPIN, Le Monastère..., op. cit., pp. 358 et 365.

(197)  J. CREPIN, dans "Les Cloches de Saint-Feuillien", n° 4 d'avril 1923.

(198)  F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., p. 222.

 

(p.102) La question de savoir si Fursy et Ultain furent - ou non - évêques est elle aussi, controversée. S'il est à peu près certain que Fursy fut, comme Feuillien, abbé-évêque (199), le statut épiscopal d'Ultain pa­raît beaucoup plus douteux (200).

Une dernière observation : si, comme nous le croyons, saint Feuillien était évêque, il n'a certainement jamais porté les ornements épiscopaux dont l'ico­nographie l'affuble depuis le Moyen Age. Voici, en effet, le costume d'un évêque, au VIP siècle. (201)

On remarque la grande simplicité des vê­tements : un capuchon (violet) et une robe (de couleur claire) serrée à la taille par une corde. On peut y ajouter un bâ­ton pastoral dans la main de l'évêque. C'est tout.

A cette époque, les évêques de­vaient, comme les autres clercs, se raser la barbe (202) et les moines avaient le crâne complètement rasé : ils portaient ce qu'on appelle la tonsure "romaine" qui, par la suite, prit la forme d'une couronne de cheveux entourant la tête (203).

Par contre, saint Feuillien et ses compagnons portaient une étrange coiffu­re qui mérite quelques commentaires.

Les moines irlandais portaient, à l'arrière de la tête, une crinière de che­veux longs retombant sur la nuque, mais ils se rasaient toute la partie antérieure du crâne, d'une oreille à l'autre, en lais­sant parfois une mèche de cheveux au-dessus du front (204), ce qui leur donnait un aspect singulier et les faisait distinguer partout sur leur passage (205).

Une châsse datant du VIP siècle représente saint Pierre et saint Paul en­tourant le Christ (206).

 

(199)  Péronne, écrit L.  GOUGAUD (Les saints irlandais...,  op.  cit., p.   110), a toujours maintenu la théorie de l'épiscopat de Fursy, qui fut d'abord pareillement acceptée à Lagny, mais à laquelle cette dernière  abbaye  renonça  par  la  suite".   Voir  aussi  C.   PLUMMER,   op.   cit.,  t.   II,  p.   171. E. BROUETTE, op. cit., verbo Fursy, col. 478 et 479. A DIERKENS, op. cit., p. 310.

(200)  L. NOIR, op. cit., p. 61 bis. A. DIERKENS, op. cit., pp. 295 et 327.

(201)  P. AUGE, Larousse du XXe siècle, en six volumes, Paris, 1928-1933, t.V, p. 996, pi. "Costumes religieux".

(202)  J. CHELINI, op. cit., p. 48.

(203)  F. CABROL et H. LECLERCQ, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. 7, 1927, verbo Irlande, p. 1495.

(204)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, op. cit., p. 196. F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t. 15, 1953, verbo Tonsure, p. 1440.

(205)  J. CHELINI, op. cit., p. 84.

(206) Le croquis du buste de ces personnages s'inspire de la reproduction du couvercle de la châsse, publié par F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t. 3, 1913, p. 1120.

 

(p.103) Saint Paul a le crâne entièrement rasé "à la romaine", tandis que saint Pierre porte la tonsure celtique : les cheveux sont rasés sur le haut de la tête ; il n'en reste que quelque mèches au-dessus du front (207).

Cette singulière tonsure, appelée aussi tonsure "irlandaise", tonsure "scottique" ou tonsure "britannique" (208) ne manqua pas d'intriguer nos ancêtres (209). Les moines tonsurés à la celtique et donc assez chevelus, par comparaison avec les têtes rases des moines romains, durent leur faire une impression comparable à celle exercée par les "hippies" sur nos contemporains.

Ayant suivi les traces de saint Feuillien en Irlande et en Angleterre, nous avons, au cours de ce voyage, découvert deux figurations de saint Fursy portant la tonsure celtique.

La première, c'est la statue de saint Fursy, à l'entrée du site de Killursa. La seconde n'est autre qu'un vitrail de l'église de Burgh Castle.

Faut-il voir dans la tonsure celtique une survivance païenne ? Les druides d'Irlande se rasaient le sommet de la tête, n'épargnant qu'une mèche de cheveux qu'ils laissaient pousser sur le front... (210).

Toujours est-il que les autorités ecclésiastiques se scandalisèrent à la vue de cette excentricité propre au clergé celtique (211). Elles attribuèrent la tonsure irlandaise à Simon le Magicien, le druide par excellence et le père de toutes les hérésies (212). Un concile tenu en 633 condamna la tonsure hérétique, mais en vain (213). Au VIP siècle, les efforts de l'Eglise furent impuissants à faire prévaloir la tonsure romaine chez

 

(207)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.3, p. 1124.

(208)  Ou encore, on ne sait trop pourquoi, "tonsure de saint Pierre" ou "tonsure de saint Jean":  cfr. Die schottische oder britische Tonsur, dans la Realencyklopädie fur protestantische Theologie und Kirche, Leipzig, 1907, 1.19, p. 839.

(209)  P. GROSJEAN, Catalogus Sanctorum Hibernae, op. cit., p. 292.

(210)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.7, p. 1495.

(211)  Saint Patrick lui-même s'y opposa :  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., 1.15, p. 2442.

(212)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., t.7, p. 1495.

(213) Mommelin,  le successeur de  saint Eloi  sur le  siège épiscopal de  Noyon,  aurait même porté la tonsure celtique : L.  GOUGAUD, L'œuvre des Scotti..., op.  cit., p.  17. B. KRUSCH, dans les Monuments Germanise historica, S.R.M., IV, p. 641.

 

(p.104) les moines irlandais ou bretons qui avaient franchi la mer pour s'établir sur le continent (214). Saint Feuillien et ses compagnons portaient donc, selon toute vraisem­blance, la tonsure irlandaise, lorsqu'ils arrivèrent dans notre pays.

J'imagine l'étonnement des habitants de Fosses, lorsque par un soir d'été, ils virent descendre du vieux chemin de Nivelles un étrange cortège conduit par des personnages à la coiffure excentrique, revêtus de tuniques blanches, s'appuyant sur de longs bâtons pastoraux, portant une ceinture de corde et, au côté, une gourde, une besace de cuir et des planchettes leur servant de tablettes à écrire (215). Qui étaient ces druides inconnus ? A leur tête marchait un homme au visage éma-cié et aux traits énergiques. Il avait un certain âge, mais sa vielliesse était solide et verte comme celle d'un dieu (216). Arrivé à mi-côte, il s'arrêta. A ses pieds coulait la Biesme dont les rives tachetées de marais, étaient recouvertes de joncs semblables à ceux qui poussaient sur les rives du lac où il allait jouer quand il était petit enfant. II les contempla et ses yeux se remplirent de douceur quand, les bras en croix, il bénit, pour la première fois, le creux de la vallée. Puis le cortège se remit en marche. On y voyait trotter de superbes chevaux, puis des chars traînés par des boeufs et remplis de vivres, de vêtements, d'outils et d'ustensiles de toutes sortes. Un grand nombre de serviteurs encadrait des troupeaux de moutons, de chèvres et d'animaux domestiques. Comme les habitants des alentours se réfugiaient dans leurs chaumières, l'homme qui ouvrait le cortège s'approcha d'eux et il leur dit : "N'ayez crainte. Nous venons d'au-delà des mers pour vous apporter la paix. Nous vous aiderons à édifier vos maisons et à cultiver vos champs. Nous accueillerons vos familles sous le toit que nous allons construire. Nous vous ferons connaître un Dieu qui est notre Père à tous." (217)

 

(214)  F. CABROL et H. LECLERCQ op. cit., 1.15, p. 2441.

(215)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 829.

(216)  VIRGILE, L'Enéide, V, 304, "Jam senior, sed cruda deo viridisque senectus".

(217)  Ce discours est, bien sûr, purement imaginaire et inspiré de l'hagiographie médiévale.

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