20/09/2012

(Lecomte, 1994, p.24-26)

(p.24) Par la suite, l'isolement géographique de l'île laissa celle-ci à l'abri des bou­leversements historiques qui secouaient le continent : les Romains ne s'y étaient pas aventurés et les Irlandais ne connurent pas les invasions barbares qui dévas­taient nos régions. La population de l'île conserva donc ses traditions et sa culture propres, essentiellement celtiques.

La christianisation de l'Irlande date de la première moitié du Ve siècle. Elle est l'œuvre de saint Patrick, un jeune esclave qui après avoir gardé des moutons pendant plusieurs années, s'enfuit en Bretagne où il devint moine. Revêtu de la dignité épiscopale, il aborda à nouveau l'Irlande et il évangélisa ce pays en l'espace de trente ans (de 430 à 461). Partout où il prêchait s'élevaient des monastères et à sa mort le christianisme irlandais connaissait un essor prodigieux (2).

Ce christianisme présentait, sous de multiples aspects, un particularisme remarquable (3). C'est ainsi que la vitalité religieuse de l'Eglise d'Irlande (4) se marquait par la prédominance absolue de la vie monastique (5), ce qui entraînait, comme corollaire,

 

(2)  I. SNIEDERS, L'influence de l'hagiographie irlandaise sur les vitae des saints irlandais de Belgique, dans la Revue d'Histoire ecclésiastique, t. 24, 1928, pp. 597 à 601. Sur saint Patrick, voir L. GOU-GAUD, Les saints irlandais hors d'Irlande, Louvain, 1936, pp. 142 à 155.

(3)  J. CHELINI, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Paris, 1968, p. 38.

(4)  La communauté des chrétiens s'appelle l'Eglise (ecclesia :  l'assemblée). Longtemps ce terme désigna des communautés groupées autour de leur chef, l'évêque. Au temps de saint Feuillien, on parlait des Eglises d'Irlande, des Eglises bretonnes, etc...

(5) Parmi les chrétiens, on distingue entre les gens d'Eglise (les clercs) et les laïcs (l'ensemble des fidèles du peuple). Les clercs séculiers sont ceux qui vivent au milieu du monde (les évêques, les prêtres...) tandis que les clercs réguliers ("régula" : la règle) vivent sous une règle et retirés du monde : ce sont principalement tes moines. En Orient, la vie religieuse commença très tôt sous la forme d'érémitisme (du grec "eremos" :  solitaire) pratiquée par les moines solitaires. Chez nous, par contre, prévalut la forme communautaire de la vie monastique, le cenobitisme (du grec "coinobos" :  qui vit en commu­nauté) :  sous la direction de l'abbé ("abbas" : père), les moines vivent dans un monastère : J. CHE­LINI, op. cit. pp. 16, 17 et 18.

 

(p.25) un goût très vif de l'ascétisme et de l'étude. Le latin était enseigné dans les monas­tères ; n'ayant jamais été une langue parlée en Irlande, il s'y conserva comme une langue d'études, dans une pureté plus grande que dans nos régions. D'autre part, des districts épiscopaux géographiquement délimités comme chez nous, n'existaient pas dans l'Irlande du VIIe siècle. Les chefs des grands monastères cumulaient les fonctions d'abbé et d'évêque (6) pour les territoires environnants. Les moines, très nombreux, combinaient l'ascétisme et l'apostolat auprès des populations. Certains particularismes du monachisme irlandais se retrouveront dans l'évangélisation du pays de Fosses par saint Feuillien.

À cette époque, les Eglises d'Irlande, restées à l'abri des hérésies, étaient devenues un foyer de vie catholique original et fervent.

L'Irlande fut, très tôt, considérée comme la terre la plus fertile en saints du monde occidental. Au XIe siècle, les chroniqueurs lui décernèrent le titre d'Insula Sanctorum (l'île des Saints). Cette réputation de sainteté était méritée ; elle avait pour cause la haute perfection ascétique des foules de moines qui peuplaient les monastères de ce pays (7).

Chez nous, le VIP siècle fut, lui aussi, qualifié de "siècle des saints", telle­ment le nombre de personnages auréolés de ce titre y fut considérable (8). On en compte plus de quatre-vingts, rien qu'en Belgique.

On sait que, de nos jours, la reconnaissance de la sainteté d'un défunt donne lieu à l'ouverture d'une procédure longue, compliquée et sévère, qui aboutit à une canonisation formelle et solennelle proclamée par le pape.

"Au VIIe siècle, par contre, un défunt était considéré comme saint à la suite d'une "canonisation " populaire, d'une vénération et d'un culte nés spontanément sous l'influence de l'enthousiasme des foules. A l'époque mérovingienne, il était difficile pour l'évêque diocésain, auquel était réservée la permission d'établir un culte pour les défunts, d'examiner chaque cas en particulier avec tous les soins nécessaires. Bien des personnes furent ainsi élevées sur les autels par le peuple, sans qu'il y ait eu au préalable une enquête telle qu'on l'exigerait aujourd'hui. D'ailleurs "l'élévation des reliques" c'est-à-dire le fait de déterrer le corps du dé­funt et de le transporter dans une église ou une chapelle bâtie pour la circonstance, équivalait pratiquement à une reconnaissance indirecte de la sainteté de ce défunt (9). C'est pourquoi, pour une élévation de reliques, il fallait l'autorisation de l'évêque diocésain. Peu à peu, ce devint une coutume de solliciter l'autorisation expresse du pape. La marche du procès était cependant fort simple. Il suffisait que l'évêque diocésain offrît à l'autorité ecclésiastique supérieure, une biographie (ou "vita") du saint et un "liber miraculorum" (récit des miracles). La vérité des faits racontés était confirmée ou prouvée par serment, sans qu'on se livrât à cette occa­sion à une enquête critique au sujet des affirmations contenues dans le récit des miracles. Une bulle pontificale (10) autorisant le culte, suivait alors. Telle est la procé­dure suivie jusqu'au XIIe siècle" (11).

 

(6)  Rappelons que l'évêque (du grec "episcopos" : surveillant) a, sur le territoire du diocèse qui lui est confié, un triple pouvoir d'ordre, de juridiction et d'enseignement. Revêtu par son sacre de la plénitu­de du sacerdoce, l'évêque peut seul consacrer un autre évèque et ordonner des prêtres. Au temps de saint Feuillien, le célibat était exigé des prêtres et des évêques, ils ne pouvaient plus se marier après réception des ordres, mais on pouvait toujours ordonner un homme déjà marié. La plupart des grands évêques au début du Moyen Age furent mariés et pères de famille. Dans ce cas-là, ils cessaient de vivre avec leur femme : J. CHELINI, op. cit., pp. 10 et 15.

(7)  L. GOUGAUD, Les chrétientés celtiques, Paris, 1911, a dressé une carte des grands monastères qui florissaient alors en Irlande - On est frappé de l'épanouissement qu'a pris rapidement la vie monasti­que dans l'île.

(8)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, Bruxelles 1942, p. 7. E. de MOREAU, Histoire de l'Eglise en Belgique, Bruxelles, 1945, t.I, p. 200.

(9)  L'élévation des reliques de saint Feuillien eut lieu à Fosses, en 1086, soit quelque quatre cent trente ans après sa mort.

(10)  Au Moyen Age les papes expédiaient des lettres qu'on appelait "bulles" (Bulle = le sceau de plomb circulaire dont ils se servaient pour authentifier leur correspondance).

(11) Texte extrait de L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., pp. 105 et 106.

 

(p.26) C'est sans doute une des raisons pour lesquelles au Moyen Age les clercs ont rédigé (en latin comme il se doit) de nombreuses biographies (des "vita") de per­sonnes décédées en odeur de sainteté, ainsi que des récits de leurs miracles (les "miracula"). Nous possédons une dizaine de biographies médiévales relatives à saint Feuillien.

Ce genre de littérature auquel on a donné le nom "d'hagiographie" (du grec hagios : saint et graphein,  écrire  =  récits de la vie des saints), est tout à faitl spécial et appelle de sérieuses réserves sur le plan de la critique historique.

Les auteurs de ces compositions, en effet, cherchent avant tout à édifier leurs! lecteurs, à glorifier les saints et à promouvoir le culte de ceux-ci. Aussi n'hésitent-ils pas à se dégager de la réalité historique pour se lancer dans des amplifications poétiques et mystiques purement imaginaires. Ils mutliplient les clichés de style et les anecdotes moralisatrices, et ils utilisent des traditions imprégnées de traits lé­gendaires (12). De plus, ils ont à leur disposition certaines biographies d'autres saints que leur fantaisie met en rapport avec la glorification de leur héros ; ils y puisent à pleines mains, recopiant sans vergogne des passages entiers d'œuvres similaires (13).

L'historienne Irène Snieders a dressé un inventaire des poncifs et des clichés utilisés par les hagiographes irlandais (pouvoirs magiques des saints ; faits merveilleux en­tourant leur naissance et leur mort, intervention des anges et des démons, etc...), qui nous sera très utile lorsque nous tenterons d'isoler les faits historiques contenus dans les biographies de saint Feuillien (14).

D'une façon générale, les hagiographes irlandais, imprégnés de traditions celtiques, exaltent particulièrement les pouvoirs magiques de leur héros : "Une vita, en Irlande comme partout ailleurs, a pour but primordial de glorifier le saint et pour y parvenir l'écrivain ne manque jamais de le placer au-dessus de tous les autres... Si le saint, dans les milieux populaires, est avant tout l'homme qui fait des miracles, il l'est, en Irlande, dans une mesure infiniment plus grande qu'ailleurs. Pour l'Irlandais, le saint est un druide supérieur, doué comme lui d'une puissance magique, mais invincible et d'origine divine. Il est plus encore : par son pouvoir sur la nature et sur les éléments, il est l'héritier d'un dieu solaire ou d'une divinité des eaux. Le vent et les flots lui obéissent, la lumière le suit ou émane de sa personne, le feu est soumis à ses ordres et ne peut lui nuire. Par une bénédiction, il rend doux et familier les animaux les plus indomptables. Il a tous les pouvoirs sur la mort et la maladie, sur les choses et sur les personnes ; une vertu émane de lui et se répand sur tout ce qu'il touche (15).

Mais revenons-en à saint Feuillien.

Saint Feuillien est né dans une des régions des plus sauvages de l'Irlande occidenta­le, le Connaught (actuellement Connemara, dans le comté de Galway). La tradition situe le lieu de sa naissance sur une petite île située à proximité de la rive   orientale   du  lac  Corrib,   à  vingt-cinq   kilomètres  au  nord  de  la  ville  de Galway : l'île d'Inchiquin (16).

L'île d'Inchiquin n'a que deux kilomètres de long sur cinq à huit cents mètres de large. Elle est recouverte de prairies et de bosquets. De nos jours, on y trouve quelques maisons et quelques petites fermes. Les habitants élèvent des moutons et pèchent dans les eaux du lac.

 

(12)  H. DELEHAYE, Les légendes hagiographiques, Bruxelles, 1955, p. 2. E. de MOREAU, op. cit, pp. 71 et 72.

(13)  I. SNIEDERS, L'influence de l'hagiographie..., op. cit., p. 596.

(14)  et (15) I. SNIEDERS, op. cit., pp. 608 et 613 à 627.

(16) E. BROUETTE, dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, 1981, t. 19, verbo Fursy, col. 476. - L'historien irlandais J.B. Me HUGH qui habite le village de Headford non loin d'Inchiquin, a bien voulu me donner de précieux renseignements au sujet de la vie de saint Fursy et de ses frères en Irlande. Il m'a confirmé que la tradition locale situe le lieu de leur naissance sur l'île d'Inchiquin.

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