20/09/2012

(Lecomte, 1994, p.12)

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(Lecomte, 1994, p.12-14)

(p.12) A la mort de Clovis son royaume fut partagé entre ses quatre fils(41>. Thierry reçut l'Austrasie et s'installa à Reims, tandis que Childebert devint roi de Neustrie et choisit Paris pour capitale.

L'Austrasie (42) couvrait une vaste région située au nord de la Neustrie et I comprenait la plus grande partie de l'actuelle Belgique. La frontière entre l'Austra­sie et la Neustrie est mal définie ; elle changea plus d'une fois ; elle correspondait soit avec les anciennes limites du diocèse de Liège et du diocèse de Cambrai, soit avec la "forêt charbonnière" (43), soit avec le cours de l'Escaut (44). A cette époque, Fosses faisait donc partie du royaume d'Austrasie.

 

Les descendants de Clovis ne cessèrent de se faire la guerre et de s'entre-tuer, pour étendre leur puissance au détriment les uns des autres. Il serait fasti­dieux d'énumérer les luttes fratricides qui opposèrent ces princes issus d'une même dynastie. L'historien F. Lot les résume en ces termes ; "Le christianisme n'a exercé aucune influence morale sur les descendants de Clovis. Perfidie, cruauté, luxure sont les attributs de cette dynastie. Leur duplicité égale ou dépasse celle des Byzan­tins eux-mêmes. Leur histoire n'est qu'une succession de scènes hideuses et de meurtres (45)".

Les membres de l'aristocratie ne valaient pas mieux : "C'est à l'époque mé­rovingienne que s'est formée cette noblesse franque, puis française, batailleuse,

 

(41)  Comme l'auraient été les biens d'un particulier, car pour les Mérovingiens, le "royaume" était consi­déré comme un patrimoine :  G. FAIDER, op. cit., p. 31.

(42)  En réalité, cette région ne prit le nom d'Austrasie que vers 590 (officiellement en 623) :  F. LOT, La fin..., op. cit., p. 354.

(43)  A. DIERKENS, Abbayes et Chapitres de l'Entre-Sambre-et-Meuse (VII' - XP siècle), Thorbeke, 1985, pp. 319 et 320. On a pu établir le tracé approximatif de cette fameuse "forêt charbonnière" : du sud de la Sambre (aux environs de Lobbes) à la Dyle (près de Louvain), c'est-à-dire une forêt dirigée du Sud-Ouest au Nord-Est.

(44)  G. FAIDER, op. cit., p. 33.

(45)  F. LOT, La fin..., op. cit., p. 353.

 

(p.13) indifférente aux choses de l'esprit, foncièrement égoïste et anarchiste, qui fit plus tard le malheur de la France (46)."

Certains historiens (47) ont tenté de réhabiliter la mémoire des rois mérovin­giens en faisant remarquer que plusieurs d'entre eux, comme Chilperic, avaient une certaine culture, mais sans doute ne s'agit-il là que d'exceptions qui confirment la règle.

"La dynastie gardait avec fierté ses traditions de famille et comme elle était d'origi­ne barbare, ces traditions étaient barbares aussi" (48).

Pourquoi insister aussi longuement sur les turpitudes des rois mérovingiens, dans un exposé qui a pour objet l'histoire de Fosses ?

Tout simplement parce que la barbarie des rois est le reflet des mœurs de l'époque et que, pour apprécier la tâche de saint Feuillien à sa juste valeur, il convient de brosser le tableau de la société dans laquelle il a atterri.

Saint Feuillien est arrivé à Fosses en 651, cent quarante ans après la mort de Clovis et tout juste après le règne de Dagobert, le dernier grand roi de la dynastie, qui mérite, lui aussi, un portrait.

Souverain fastueux, énergique et grand bâtisseur d'églises, Dagobert avait réussi à rétablir l'unité du royaume des Francs*49'. Mais il était, comme bon nombre de ses ancêtres, très porté sur le sexe. Il se maria trois fois et il entretenait une multitude de concubines qu'il honorait à tout moment ; il lui arrivait donc de devoir se rha­biller précipitamment ; c'est peut-être la raison pour laquelle le grand saint Eloi dut, un beau matin, lui adresser les reproches vestimentaires rapportés par la chan­son (50).

Quoi qu'il en soit, le roi Dagobert s'entoura de conseillers sages et éclairés. Il plaça à leur tête un membre de l'aristocratie, Pépin de Landen. Ce choix aura, comme nous le verrons, une influence essentielle sur le destin du pays de Fosses.

En fait, comment vivaient nos ancêtres, les Gallo-romains qui peuplaient le pays de Fosses avant l'arrivée de saint Feuillien ?

Ils habitaient, pour la plupart, dans des maisons faites de poteaux de bois et de claies de branchages enduits d'argile, dont le toit était en chaume et dont le sol était constitué d'une couche de limon battu (51). Les bâtiments construits en maçon­nerie et matériaux durs dont l'emploi avait été caractéristique de l'époque romaine et dont la plupart avaient été détruits lors des invasions du IIIe siècle, furent rare­ment réédifiés à l'époque mérovingienne (52) : certains habitants s'accordèrent de ruines plus ou moins remises en état (53), tandis que d'autres construisirent des chau­mières entourées d'un jardin, et parfois groupées en petites agglomérations rura­les (54). C'est du groupement de ces dernières que sont nés nos villages.

A cette époque, des huttes analogues aux habitations des temps anciens sont donc apparues ou réapparues sur notre sol ; l'historien E. Salin y voit "un retour vers la préhistoire, consécutif aux misères du temps" (55).

Ce fut, effectivement, une période de récession et de recul de la civilisa­tion (56). Les routes, peu ou mal entretenues, se réduisaient de plus en plus à des

 

(46)  F. LOT, C. PFISTER et F.-L. GANSHOF, op. cit., p. 386.

(47)  H. PIRENNE, De l'état de l'instruction des laïques à l'époque mérovingienne, dans la Revue béné­dictine, Maredsous, 1934, p. 167. - P. RICHE, Education et culture dans l'Occident barbare aux VIIe et VIIIe siècles, Paris, 1962, pp. 264, 268 et 269. - M.-J. DAXHELET, op. cit., pp. 150 à 153.

(48)  G. KURTH, op. cit., p. 248.

(49)  F. LOT, La fin..., op. cit., p. 360.

(50)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 224.

(51)  G. FOURNIER, Les Mérovingiens, P.U.F., Paris, 1983, p. 85.

(52)  G. FAIDER, op. cit., p. 59. Sur quelques 400 villas édifiées en Wallonie, une vingtaine subsitaient : G. DUMONT, op. cit., p. 46.

(53)  E. SALIN, La civilisation mérovingienne, Paris, 1949-1959, t.I, p. 423.

(54)  G. DUMONT, op. cit., p. 57.

(55)  E. SALIN, op. cit., p. 425.

(56)  H. PIRENNE, op. cit., p. 31.

 

(p.14) chemins creux. Beaucoup de terres arables étaient retournées en friche. Nos ancê­tres cultivaient un petit jardin attenant à leur demeure, pour subvenir aux besoins de leur famille. Les prairies basses et humides étaient utilisées pour la pâture de vaches, de veaux, de moutons et de chèvres. Des troupeaux d'oies y déambulaient. Les chevaux qui présentaient une valeur considérable, avaient les pieds entravés de l'une ou l'autre manière, pour leur interdire de s'échapper (57). La forêt qui couvrait, rappelons-le, la plus grande partie du pays de Fosses, était la providence des petits paysans. Source d'approvisionnement en bois de charpente et en combustibles, elle leur fournissait la cire des abeilles et leur miel qui tenait lieu de sucre. Les porcs se nourrissaient des glands et des faines de cette forêt qui permettait aussi la pro­duction du charbon de bois indispensable au travail du minerai de fer (58).

Les colons francs recherchaient avant tout la proximité des puits, sources ou rivières (59). Certains d'entre eux s'installèrent donc vraisemblablement dans le pays de Fosses où les points d'eau étaient abondants.

Ils y construisirent des habitations en bois, conformément à leurs coutumes ancestrales. Il s'agissait de huttes mi-souterraines, recouvertes de roseaux ou de chaume, dont les murs étaient formés de claies tapissées de glaise et fixées à des poteaux. Ces maisons étaient généralement rectangulaires. Elles avaient, en moyenne, qua­tre à six mètres de côté et elles étaient groupées en petits hameaux (60).

Sous l'influence des Francs, le bois prit une importance croissante dans la construction, aux dépens des matériaux durs qui avaient été employés à l'époque romaine. Une évolution analogue s'observe dans le mobilier. La céramique et le verre furent souvent remplacés par le bois. Plusieurs textes font allusion à l'utilisa­tion d'une vaisselle de bois et à une certaine époque, on s'est même posé la ques­tion de savoir s'il était permis de célébrer la messe en utilisant des vases sacrés en bois (61).

Le mode de construction en matériaux fragiles (argile, torchis, bois) expli­que la rareté des sources archéologiques sur l'occupation du sol. Les demeures habitées par les hommes d'alors n'ont guère laissé de traces (62) et les témoignages archéologiques se réduisent presque exclusivement à des sépultures. De plus, un grand nombre de fouilles de cimetières mérovingiens ont été poursuivies avec négli­gence durant le siècle dernier, le seul souci des prospecteurs étant de recueillir le plus d'objets possible (63).

Tel est le cas du cimetière franc de Fosses, au lieu-dit "Tordu Chêne" à Aisément (64), qui fut exploré par des membres de la Société archéologique de Namur, en 1904 : il avait déjà été visité auparavant et on n'y trouva plus aucun objet, sauf une ceinture en fer.

Ce cimetière à inhumation comprenait trente-quatre tombes réunies sur le versant nord de la Biesme, dans un terrain calcareux à pente forte dirigée vers le midi. Les tombes étaient disposées du levant au couchant et avaient une profondeur moyenne de soixante centimètres. Six tombes étaient revêtues de dalles, les autres étaient de simples excavations dans le sol. Une seule contenait des traces de cer­cueil.

Quatre fosses avaient été occupées par un adulte et quatre autres avaient reçu chacune un corps d'enfant. Deux autres contenaient un enfant à côté d'un adulte. On a également trouvé un enfant dans une tombe, à côté de trois adultes dont un placé vingt centimètres plus bas que les autres.

 

(57)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des Saints, Bruxelles, 1942, pp. 21 et 22.

(58)  A. JORIS, Du V" au milieu du VHP siècle. A la lisière de deux mondes, Bruxelles, 1967, p. 22.

(59)  G. FAIDER, op. cit., pp. 60 et 121.

(60)  E. SALIN, op. cit., t.I, pp. 418 à 422.

(61)  G. FOURNIER, op. cit., pp. 85, 86 et 87.

(62)  E. SALIN, op. cit., t.I, p. 411.

(63)  F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., G. FAIDER, op. cit., pp. 10, 35 et 117.

(64)  Dans la courbe de la Biesme située au sud-est du pont de la Spinette, à Aisemont. "Tordu Chêne" signifie "Chêne au tronc tordu" :  G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, op. cit., pp. 45, 66 et 78.

(Lecomte, 1994, p.15)

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