19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.66-72)

(p.66) Saint Feuillien fut inhumé à l'emplacement actuel de la crypte de la Collégia­le, sur la place du Chapitre. Nous y reviendrons lorsque nous aborderons la ques­tion de la localisation du monastère de Fosses.

Nous savons que le transfert du corps de saint Feuillien dans un char attelé par des taureaux est une légende à laquelle il ne faut accorder aucun crédit.

Voici comment C. Kairis relate cet événement légendaire : "Suivant la tradition, les monastères de Fosses et de Nivelles prétendirent avoir chacun la possession des reliques du saint. Pour terminer le différend, on convint d'attacher à un char conte­nant le corps, quatre boeufs qui n'avaient jamais été mis sous le joug, et de prendre pour lieu de sépulture celui où ils s'arrêteraient. On dit que les boeufs se dirigèrent spontanément vers Fosses et qu'arrivés à Franière, les eaux de la Sambre, grossies par les pluies de l'hiver, se retirèrent pour livrer passage au glorieux convoi ; on (p.67) ajoute que le char étant arrivé à Fosses, les pas des boeufs s'imprimèrent dans les pierres dont on dalla les basses chapelles, encore existantes derrière le chœur de l'église et que l'un de ces animaux, enfonçant la corne dans un rocher, sembla indiquer la sépulture du saint" (28).

Bien qu'il soit démontré que ce récit n'est qu'un poncif purement imaginaire et issu de l'hagiographie irlandaise, certains auteurs continuent, de nos jours encore, à le présenter comme un fait historique (29).

Une dernière observation : le texte de l'"Additamentum" mentionne,m fine, que le domaine de Bebrona était appelé d'un autre nom, Fosse. Ce bout de phrase n'est pas recopié dans tous les manuscrits, mais le plus ancien de ceux-ci, celui de Zurich, qui date du IXe siècle, porte cette mention de "Fosse" (30). Et, comme, d'autre part, l'épithète "Fossuense" apparaît, dès le VIIe siècle, dans la plus ancienne biographie de sainte Gertrude' (31), on peut raisonnablement en dédui­re, comme nous l'avons déjà signalé (32), qu'au temps de saint Feuillien, le domaine qui lui fut cédé par sainte Itte portait à la fois une dénomination celtique "Bebro­na" et une dénomination latine "Fossa".

 

* * * Nous voici arrivé au terme de notre étude de l'"Additamentum".

Ce document, riche en détails, est muet sur une question très controver­sée : saint Feuillien fut-il évêque ?

Pour tenter de répondre à cette question, il est donc indispensable de procéder à la critique historique des biographies médiévales et modernes de saint Feuillien, qui, presque toutes, lui attribuent la dignité épiscopale.

Les Bollandistes, dans leur fameuse collection intitulée "Acta Sanctorum" (Les Actes des Saints) ont édité cinq biographies médiévales de saint Feuillien, dont la plus ancienne date du XIe siècle.

Ces biographies écrites plus de trois cent cinquante ans après la mort du saint, sont de beaucoup postérieures aux faits qu'elles relatent. Elles ne sont crédibles que lorsqu'elles rapportent des événements puisés dans l'"Additamentum". Pour le reste, elles n'ont généralement aucune valeur historique.

 

1. La "VITA PRIMA" (Première biographie)

 

Cette biographie a été rédigée par un chanoine de Nivelles, nommé Paul, au début du XIe siècle (33). Elle est éditée dans les "Acta Sanctorum", d'après trois manuscrits de Bruxelles (34).

Elle raconte ce que l"'Additamentum" nous a déjà appris, savoir la biographie de saint Feuillien à partir de son arrivée sur le continent jusqu'à la translation de son corps à Fosses. Cependant si l'"Additamentum" est reproduit par la "Vita prima"' (35)

 

(28)  C. KAIRIS, op. cit., pp. 12 et 13.

(29)  Notamment J. DETIENNE, Saint Feuillien passe le gué des bœufs, dans le Journal "Vers l'Avenir", loc. cit. - Un grand tableau ornant le chœur de la Collégiale de Fosses représente le passage du char "Au gué des bœufs", à Franière.

(30)  P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie..., op. cit., p. 384.

L"'Additamentum" est donc le plus ancien document qui porte le nom de "Fosse", et non, comme le pense J. ROMAIN (Fosses..., op. cit., p. 5), le diplôme de Louis l'Entant, du 26 octobre 907.

(31)  P. GROSJEAN, Idem, p. 384, note 2. La "Vita Gertrudis prima", (Première vie de sainte Gertrude) composée vers 670, porte "in monasterio quid vocatur Fossuense" : A. DIERKENS, op. cit., p. 72, note 18.

(32)  Voir ci-dessus, p. 21.

(33)  L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., pp. 158 et 159, et Etudes d'hagiographie..., op. cit., pp. 128 et 135.

(34)  Acta Sanctorum octobris, XIII, pp. 383-385.

(35) Le professeur L.  van der ESSEN, (Etude critique...,  op.  cit., pp.   156) a dressé un tableau des tournures de phrases et des emprunts de style inspirés par r"Additamentum".  -  Contra, mais à tort, S. BALAU, op. cit., p. 256 et U. BERLIERE, La plus ancienne vie de saint Feuillien, op. cit., pp. 138-139.

 

(p.69) c'est avec des variantes et surtout des ajouts ; par exemple la "Vita prima" fait de saint Ultain le premier abbé du monastère de Fosses (36).

Mais les traits les plus caractéristiques de cette biographie, ce sont des développe­ments littéraires, oratoires et hagiographiques, ainsi que l'apparition d'éléments légendaires et merveilleux, comme l'intervention des anges et la vision de saint Ultain (37).

Saint Ultain aurait appris la mort de son frère par une vision : une colombe aux ailes sanglantes lui apparut tandis qu'il priait (38).

Avant de retrouver le corps de saint Feuillien, sainte Gertrude aurait reçu la visite d'un ange lui annonçant qu'un prodige indiquerait le lieu où reposaient les mar­tyrs ; ensuite , la sainte vit, de loin, une colonne de feu montant jusqu'au ciel, à l'endroit où gisaient les corps de Feuillien et de ses trois compagnons (39).

Ce genre d'apparitions, l'intervention des anges, la colonne de feu surtout, font soupçonner des emprunts à l'hagiographie irlandaise. L'auteur a peut-être puisé dans d'autres biographies de saints irlandais du continent (40). Inutile de préciser qu'il s'agit de clichés hagiographiques sans aucune valeur historique.

 

2. " La VITA SECUNDA " (Deuxième biographie)

Cette biographie a probablement été composée par un chanoine de Fosses (41), au XIe siècle, postérieurement à la "Vita prima" (42). Elle est éditée dans les "Acta Sanctorum", d'après de nombreux manuscrits (43).

Elle reproduit et paraphrase le récit de l'"Additamentum" et les légendes de la "Vita prima", telles que la vision de saint Ultain, l'apparition de l'ange et la colon­ne de feu (44).

"A prendre la "Vita secunda" dans son ensemble, on y remarque de longues consi­dérations morales, philosophiques, qui indiquent que l'auteur, tout en voulant com­poser une nouvelle biographie et n'ayant aucun fait historique à y ajouter, a pris sa revanche en accumulant les lieux communs, chers aux remanieurs (45).

Les relations stylistiques entre l'"Additamentum", la "Vita prima" et la "Vita se­cunda" ont été mises en lumière par le professeur L. van der Essen (46).

Ajoutons que la "Vita secunda" a fait l'objet d'un résumé rédigé, semble-t-il, par un chanoine de Nivelles, à la fin du XIe siècle (47).

 

(36)  L. NOIR, op. cit., pp. 13 et 14.

(37)  S. BALAU, op. cit., p. 236.

(38)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 384 :  "Oranti mihi in ecclesia, columba nivei canetons plenis sanguine aliis apparuit" (Alors que je priais dans l'église, une colombe blanche comme neige, aux ailes pleines de sang, m'apparut). - Deux tableaux représentant la vision de saint Ultain sont exposés, l'un dans la collégiale et l'autre à la justice de paix de Fosses.

(39)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 384. Dans les biographies des saints irlandais, une colonne de lumière et un globe de feu apparaissent fréquemment au-dessus de l'endroit où se trouve le saint : I. SNIEDERS, op. cit., pp. 619 et 840.

(40)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 841.

(41)  L. van der ESSEN, Etudes d'hagiographie..., op. cit., p. 135. - L. NOIR, op. cit., p. 17, notes 2, 3 et 4.

(42)  Voir S. BALAU, op. cit., 237, et L. van der ESSEN, op. et foc. cit..

(43)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 385 - 390. - Il s'agit de manuscrits de Bruxelles, de Namur, de Metz, de Trêves, de Douai et de Mons :  cfr. L. NOIR, op.  cit., p.  17, note 6, et L. van der ESSEN, Etudes..., op. cit., p. 128.

(44)  Acta Sanctorum, op. cit. ,pp. 389 et 390.

(45)  L. NOIR, op. cit., pp. 18 et 19. - L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., p. 158.

(46)  L.  van der ESSEN, Etude critique...,  op.  cit., pp.   155 et  158, et Etudes d'hagiographie..., pp. 131-135.

(47) La "Vita Foillani secunda emendata", éditée dans les Analectes pour servir l'histoire ecclésiastique de la Belgique, t.V, 1868, pp. 414-420, d'après un manuscrit de Namur :  cfr., L. NOIR, op. cit., pp. 17 et 18.

 

(p.69) 3. La " VITA TERTIA " (Troisième biographie)

On ignore l'identité de l'auteur et le lieu de rédaction de cette biographie qui n'a aucune valeur historique.

Elle est éditée dans les "Acta Sanctorum" (48) et elle a fait l'objet de deux résumés publiés eux aussi dans les "Acta Sanctorum" (49).

Il s'agit d'un récit hagiographique des exploits de saint Feuillien, avant son arrivée à Péronne.

L'auteur adapte à saint Feuillien le récit de la naissance merveilleuse de saint Fursy (intervention d'un ange, jaillissement d'une source, etc...), puis il attribue à Feuillien les faits et gestes de Fursy ! (50)

D'après cette biographie, Feuillien aurait reçu son éducation monastique de saint Brendan (51), ce qui n'est guère plausible, car ce dernier est décédé vers 580 et s'il fallait en croire l'auteur de la "Vita tertia", Feuillien serait donc né vers 565 et il serait arrivé chez nous, âgé de plus de 85 ans (52).

C'est également dans la "Vita tertia" que l'on trouve, pour la première fois, le récit d'un voyage que Feuillien aurait fait à Rome, en compagnie de Fursy et d'Ul-tain : il aurait été sacré évêque par le pape Martin Ier (53). Ce voyage à Rome a sans doute été inspiré par la biographie d'un certain Etton, selon laquelle Feuillien avait six frères qui se seraient rendus avec lui à Rome ! Inutile de dire que ce voyage est pure légende (54).

Bref, on ne peut accorder aucun crédit à la "Vita tertia".

 

4. La " VITA QUATRA METRICA " (La quatrième biographie écrite en vers) et les " MIRACULA SANCTI FQILLANI " (Les miracles de saint Feuillien).

 

La "Vita quatra metrica" est une biographie écrite en vers latins (55) par un cha­noine de Fosses nommé Hillin (56), vers 1080 (57), d'après un manuscrit de Bruxel­les (58).

Cette biographie se contente de reproduire le contenu de la "Vita tertia", avec des compléments de la "Vita prima" et de la "Vita secunda" (59). Elle appelle

 

(48)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 391-395, d'après deux manuscrits de Bruxelles.

(49)  L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., p. 137, note 1.

(50)  En fait, l'auteur reprend le texte de Bédé le Vénérable, en changeant le nom de Fursy par celui de Feuillien : S. BALAU, op. cit., p. 237.

(51)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 391.

(52)  R. DE BUCK,  Commentarius praevius, Acta Sanctorum,  op.  cit., p.  374.  - L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., p. 136. - Malgré cela, plusieurs auteurs (notamment C. KAIRIS, op. cit., p. 8) continuent à affirmer que saint Brendan fut le précepteur de saint Feuillien.

(53)  Acta Sanctorum, op. cit., p. 394.

(54)  R. DE BUCK, Commentarius praevius, Acta Sanctorum, op. cit., p. 380. - L. NOIR, op. cit., p. 19. S. BALAU, op. cit., p. 237. E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 177, et Feuillien , op. cit., col. 1345. - L van der ESSEN, Notes d'hagiographie..., op. cit., p. 160. Et pourtant, de nos jours encore, certains auteurs continuent à présenter le voyage de saint Feuillien à Rome, comme un fait histori­que : voir, par exemple, J. DETIENNE, La première marche de Saint-Feuillien, dans le Journal "Vers l'Avenir" du 31 juillet 1991. C. KAIRIS, op. cit., p. 10, et J. NOËL, op. cit., p. 14.

(55)  Et plus précisément en distiques élégiaques.

(56)  L'auteur lui-même précise qu'il est "Chantre du Chapitre de Fosses". Il ne faut pas le confondre avec un autre Hillin, abbé de Notre-Dame à Liège, comme le doyen Crépin l'a fait : L. NOIR, op. cit., p. 20, note 5. Hillin est mentionné dans les statuts de l'hôpital Saint-Nicolas, de Fosses, édités par J. BORGNET,  Cartulaire..., op. cit., pp. 7-9. Son nom figure également sur les listes énumérant les membres du chapitre de Fosses à la fin du XI" siècle :  cfr. C. LAMBOT, Les dignitaires du chapitre de Fosses dans le dernier quart du XI" siècle, dans les Annales de la Société archéologique de Namur, t.47, 1954-55, pp. 422-424.

(57)  L. NOIR (op. cit., p. 21, note 8) estime, avec L. van der ESSEN, (Etude critique..., op. cit.), que S. BALAU, (op. cit., p. 237) se trompe en affirmant qu'elle daterait peut-être du début du XIIe siècle.

(58)  Acta Sanctorum, op. cit., pp. 395-408.

(59)                      L. NOIR, op. cit., p. 20. - L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., p. 161.

 

(p.70) donc les plus expresses réserves sur le plan de la critique historique. En réalité, seuls les passages qui, au travers de ces "Vita", paraphrasent l'"Âdditamentum" sont dignes de foi. Hillin se révèle incroyablement naïf, surtout en fait de merveil-

leux(60).

Pourquoi Hillin a-t-il, comme plusieurs de ses contemporains, éprouvé le besoin de versifier une vie de saint ?

Pour servir aux exercices de la jeunesse studieuse ? Pour répondre aux goûts d'un public épris de poésie ? Pour faire preuve de ses talents en présentant un bel ouvrage à son maître, le moine Sigebert, de Gembloux ? Mieux vaut avouer que nous n'en savons rien (61).

Hillin écrivit aussi, vers 1100 (62), le récit des miracles attribués à saint Feuil-lien, les "Miracula Sancti Foillani" (63). Irène Snieders a montré combien la plupart de ces miracles sont inspirés par l'hagiographie irlandaise. Citons-en trois exemples. La ceinture de saint Feuillien guérit les femmes des douleurs de l'acouchement. Deux hommes veulent couper un poirier dont ils se disputent la propriété ; mais, à peine coupé, l'arbre vole dans l'espace et va tomber sur la terre du monastère de Fosses, prouvant ainsi qu'il appartient aux moines. Après la mort de saint Feuillien, les animaux poursuivis viennent chercher refuge dans la chapelle érigée sur les lieux de son martyre, au Rœulx... L'ensemble de ces miracles a un air de parenté frappant avec ceux des biographies des saints irlandais, ce qui prouve que les tradi­tions hagiographiques irlandaises restaient vivaces à Fosses, au temps d'Hillin (64).

De plus, d'après le recueil des miracles compilés par Hillin, saint Feuillien s'est beaucoup affairé pour protéger le domaine de son monastère. Dans un procès de limites entre les moines de Fosses et un noble de la région, il détourne miraculeu­sement le cours d'un ruisseau. Un seigneur à cheval trotte à travers les moissons de Fosses : bientôt le voilà fou. Bref, d'irrévérencieux auteurs en ont déduit que saint Feuillien "tendait à devenir un épouvantail au service du cadastre monasti-que" (65).

Si les œuvres d'Hillin n'ont, comme nous venons de le voir, pratiquement aucune valeur historique lorsqu'il s'agit de faits et gestes attribués par l'auteur à saint Feuillien, ces œuvres se révèlent, par contre, beaucoup plus crédibles lorsque Hillin qui, rappelons-le, vivait à la fin du XIe siècle, relate des événements dont il a lui-même été témoin ou qui lui ont été rapportés par ses contemporains. Les textes d'Hillin fournissent d'intéressants détails sur la géographie de notre pays et sur les mœurs de nos ancêtres à cette époque (66). Le récit des "Miracula" surtout rapporte de précieuses précisions relatives à la vie de l'agglomération de Fosses, au XIe siècle (67). Nous y reviendrons.

 

5. La " VITA QUINTA " (Cinquième biographie)

Cette biographie composée par Philippe de Harvengt, prieur de l'abbaye de Bonne-Espérance, au XIIe siècle, n'est qu'une mise en prose de la "Vita quatra metrica" de Hillin" (68). Elle est éditée dans les "Acta Sanctorum", d'après des manuscrits de Mons et de Paris (69).

 

(60)  L. van der ESSEN, Etudes d'hagiographie..., op. cit., p. 137.

(61)  B.  de GAIFFIER, L'hagiographie et son public au XIe siècle, dans les Miscinellana historica in honorent Leonis van der Essen, t.I, Bruxelles, 1947, p. 137.

(62)  L. NOIR, op. cit., p. 32, note 4.

(63)  Editées dans les Acta Sanctorum, op. cit., pp. 417 à 426.

(64)  Des arbres se transportant de loin, la ceinture guérisseuse des saints et la sollicitude de ceux-ci pour les animaux sont des thèmes fréquents de l'hagiographie irlandaise :  I.  SNIEDERS, op.  cit., pp. 617, 623, 625, 641 et 642.

(65)  Ces auteurs irrévérencieux ne sont autres que les Révérends Pères Bénédictins, dans leur "Vies des Saints et des Bienheureux...", op. cit., p. 1011.

(66)  S. BALAU, op. cit., p. 238. - L. NOIR, op. cit., p. 32.

(67)  L. van der ESSEN, Etudes d'hagiographie..., op. cit., p. 137.

(68)  L. NOIR, op. cit., p. 23 et les réf. cit.

(67)                      Acta Sanctorum, op. cit., pp. 408-416.

 

(p.71) N'étant qu'un remaniement de textes anciens, la "Vita quinta" n'a aucune valeur

historique (70).

 

 

6. Conclusion

 

On pourrait se demander pourquoi, après un silence de quatre siècles, les hagiogra-phes se sont montrés aussi prolifiques au XIe siècle. A mon avis, c'est tout simple­ment parce qu'ils préparaient la canonisation, "l'élévation des reliques" de saint Feuillien, qui eut lieu en 1086. Comme nous le savons, il fallait, pour ce faire, des récits de la vie et des miracles du vénérable martyr (71).

En conclusion, nous l'avons déjà dit et on ne saurait trop le répéter, mis à part r'Additamentum", les différentes biographies médiévales de saint Feuillien n'ont pratiquement aucune valeur historique. "Elles prennent avec la vérité des libertés dont le nombre et l'ampleur crûrent avec le temps" (72).

 

7.  Biographies imprimées

 

Dès le XVIIe siècle, différents auteurs ont édité une série de biographies de saint Feuillien, "qui sont de véritables romans, gonflés d'un fatras de péripéties imaginaires" (73).

Citons, dans l'ordre chronologique, les principales :

Au XVIIe siècle, celles de P. Brasseur et de S. Bouvier (74). Au XVIIIe siècle, celles de V. Mignon et de J. Rousseau (75). Au XIXe siècle, celles de B.C. Delchambre et de A. Le Roy (76). Au XXe siècle, celle de N. Friart (77)'.

Toutes ces œuvres sont truffées de récits légendaires inspirés de biographies médié­vales, de traditions populaires ou de l'imagination de leurs auteurs. Ces derniers, -des ecclésiastiques pour la plupart (78) - , n'hésitent pas à amplifier les légendes, dans le but d'édifier les fidèles.

En 1785 et en 1883, les Pères De Smet et De Buck ont édité des commentai­res de biographies médiévales de saint Feuillien, publiées par leurs soins dans les Acta Sanctorum".

A partir de 1889, date de la première édition de l'"Additamentum", des érudits animés de préoccupations plus critiques s'employèrent à dégager un portrait de saint Feuillien, qui correspondît mieux à la réalité. Nous nous sommes large­ment inspiré des œuvres d'U. Berlière, de S. Balau, de L. Gougaud, de L. van der

 

(70)  Voir notamment U. BERLIERE, Philippe de Harvengt, abbé de Bonne Espérance, dans la Terre Wallonne, 1923, p. 85.

(71)  Bien plus tard , en 1605, un curé de Gilly, Robert de Fosses, écrivit un récit de nouveaux miracles attribués à saint Feuillien, les "Miracula Sancti Foillani recentiora", édités par DE BUCK dans les Acta Sanctorum, octobris, XIII, 1883, pp. 426 et suiv.

(72)  et (73) G. WYMANS, op. cit., p. 108.

(74)  P. BRASSEUR, Sanctus Foillanus, épiscopus et martyr, Mons, 1641. - S. BOUVIER, Miroir de la sainteté en la vie, mort et miracles de saint Feuillien, évêque et martyr, Liège 1657.

(75)  V. MIGNON, Histoire de la vie de saint Fursy... avec la vie de saint Feui/lien et de saint Ultain, Péronne, 1715. - J. ROUSSEAU, La vie de saint Feuillien, évêque et martyr, Liège, 1739.

(76)  B.C. DELCHAMBRE, Vie de saint Feuillien, évêque et martyr, Namur, 1861. - A. LE ROY, Saint Feuillien, dans la Biographie Nationale, Bruxelles, t. 7, 1880, col. 178-180.

(77)  N. FRIART, Histoire de saint Fursy et de ses deux frères, saint Feuillien, évêque et martyr, et de saint Ultain, Bruges, 1913.

(78)  Bouvier était un moine franciscain-récollet ; Rousseau, curé de Marchienne-au-Pont ; Delchambre, curé de Longchamp...

(79)  R. DE BUCK, Commentarius praevius..., dans les Acta Sanctorum, octobris XIII, 1883, pp. 370-445 et 922-925. - C. DE SMET, De Sancto Foiliano... , dans les Acta Sanctorum Belgii, t.II, 1785   pp. 1-15.

 

(p.72) Essen, d'I. Snieders, de P. Grosjean, de M. Broze, de G. Wymans, de L. Noir et de A. Dierkens (80).

Mentionnons enfin les résumés et abrégés de la vie de saint Feuillien, publiés par Ch. Kairis (81), J. Crépin (82), J. Noël (83), E. Brouette (84) ,J. Gauze (85), R. Delchambre (86), R. Angot (87), M. Chapelle (88), J. Romain (88) et J. Détienne (90). Il convient de se montrer circonspect à la lecture de ces notices, car elles sont de valeur inégale et certaines d'entre elles se nourrissent d'événements imaginaires et légendaires.

L'examen critique des sources historiques, auquel nous venons de nous li­vrer, nous permet à présent d'aborder objectivement l'étude de la fondation du monastère de Fosses et des différentes questions qui s'y rattachent, notamment celle de savoir si saint Feuillien fut - ou non - sacré évêque.

 

(80)  op. et loc. cit., supra.

(81)  C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, Liège, 1858, pp. 7 à 13.

(82)  J. CREPIN, Vie de saint Feuillien, patron de la ville de Fosses, Fosses, 1921. - Saint Feuillien, dans les Cloches de Saint-Feuillien, n° 14, de février 1924.

(83)  J. NOËL, Les processions et la marche militaire de saint Feuillien à Fosses, Fosses, 1949, pp. 13-15.

(84)  E.  BROUETTE, Feuillien, dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, t.16, 1967.

(85)  J. GAUZE, Saint Feuillien, évêque irlandais, apôtre de la Gaule Belgique, et ses trois bienheureux compagnons, Fosses-la-ville, 1972.

(86)  G. LAMBIOTTE et R. DELCHAMBRE, Aisemont à travers les âges, Mettet, 1972, p. 47.

(87)  R. ANGOT et M. CHAPELLE, La procession et la marche militaire de la Saint-Feuillien à Fosses-la-ville, Mettet, 1980, pp. 23 et suiv.

(88) M. CHAPELLE, Coup d'œil sur Fosses-la-Ville, Mettet 1981, p. 19.

(89) J.   ROMAIN, Le culte de saint Feuillien et de sainte Brigide, dans Piété populaire du Namurois, Crédit Communal de Belgique, Namur, 1989, p. 127. - Fosses, son passé, son folklore, Fosses, 1949, pp. 5 et 6.

(90) J. DETIENNE, Saint Feuillien, marcheur de Dieu, dans le Journal "Vers l'Avenir" des 5, 15, 20 et 26 juillet 1991.

(Lecomte, 1994, p.73-) CHAPITRE IV La fondation du monastère de Fosses

(p.73) CHAPITRE IV

la fondation du monastère de fosses

 

Le texte de l'"Additamentum" est on ne peut plus laconique. Rappelons-en, encore une fois, les termes : "Dans un domaine qui, d'après le nom de la rivière qui le traverse, s'appelle Bebrona, Feuillien construisit, conformé­ment à la règle, un monastère de moines voués à la vie ascétique, la servan­te de Dieu, Itte, fournissant tout le nécessaire".

Ce texte ne nous fournit, au fond, que deux précisions.

La première, c'est que Feuillien fonda une abbaye "régulière". A la différence de certains ermites qui réunissaient des disciples autour d'eux et vivaient au jour le jour, sans s'occuper de l'organisation de la communauté, saint Feuillien créa un monastère soumis à une discipline , à une hiérarchie et à une règle (1).

La seconde précision qui vaut son pesant d'or, c'est que sainte Itte "fournit tout le nécessaire". Nous y reviendrons.

Pour le reste, il nous faudra recourir - avec beaucoup de prudence - à d'au­tres sources, pour tenter de répondre aux questions qui se posent au sujet de la fondation du monastère de Fosses : quelle était sa destination ? Comment fut-il construit ? Fut-il édifié à l'emplacement actuel de la Collégiale ou sur un autre site ? Comment la vie des moines était-elle organisée ? Quelle était la règle obser­vée par ceux-ci ? Qui fut le premier abbé de Fosses et qui lui succéda ? Saint Feuillien était-il évêque lorsqu'il fonda le monastère de Fosses ?

Avant d'aborder ces questions, il convient de rappeler qu'au VIIe siècle, un grand nombre de monastères virent le jour dans la partie romane de l'Ancienne Belgique (2) et que huit d'entre eux furent fondés dans la vallée de la Sambre : Ma­roilles, Hautmont, Maubeuge, Lobbes, Aulne, Moustier, Malonne et Fosses (3).

Les Pippinides jouèrent un rôle important dans cette efflorescence d'établis­sements monastiques. On peut leur attribuer la fondation des abbayes de Nivelles, de Fosses, d'Andenne, de Saint-Hubert et de Moustier-sur-Sambre (4). De plus, par leurs donations, ils enrichirent les communautés naissantes de Stavelot-Malmédy, de Saint-Trond, de Celles, de Malonne et de Lobbes (5).

 

(1)  A. DIERKENS, op. cit., p. 312. - Le texte latin porte "régule", ce qui signifie :  "conformément à la règle" ou "suivant une règle".

(2)  On en dénombre une quarantaine dans la partie romane de l'Ancienne Belgique : G. FAIDER, op. cit, p. 136. E. de MOREAU, op. cit., pp. 131 et 132. L. van der ESSEN, Le siècle des Saints, op. cit., pp. 89 et 90.

(3)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(4)  Rappelons que Nivelles, Moustier-sur-Sambre et Andenne étaient des monastères de femmes.

(5) H. PIRENNE, op. cit., p. 34. F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., p. 54. A. JORIS., op. cit., p. 35.

 

(p.74) L'historien A. Dierkens qui s'est livré à une étude de la politique monastique des Pippinides dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, en tire d'intéressantes conclusions. Tout d'abord, l'absence totale des évêques de Tongres-Maestricht-Liège et le rôle réduit de la dynastie mérovingienne qui, comme nous le savons, était en pleine décaden­ce. Ensuite, la réussite très limitée des fondations privées (comme Malonne), con­trastant avec l'éblouissante réussite de Fosses, Nivelles et Lobbes, favorisée par le pouvoir pippinide (6).

Comme l'écrit le Père de Moreau, "Vers la fin de l'époque mérovingienne, la Belgique sera couverte d'abbayes, les unes obscures et destinées à disparaître plus ou moins rapidement, les autres déjà célèbres, appelées à traverser les siècles et dont les noms restent dans la mémoire de tous" (7).

Fosses fut le premier monastère irlandais fondé en Belgique (8). Nous savons qu'il fut édifié dans une "villa" pippinide et que sa dotation foncière et matérielle fut l'œuvre de sainte Itte. La date de fondation, en 651 (9), correspond à l'apogée du pouvoir du maire du palais Grimoald en Austrasie.

Le monastère de Fosses allait, sans tarder, jouer un rôle de premier plan dans nos régions : "Fosses fut une abbaye-clé pour la pénétration des moines irlan­dais sur le continent et son rayonnement fut capital" (10).

 

Destination et construction du monastère

 

A. Observations préliminaires

 

Avant d'aborder l'étude de la construction du monastère de Fosses, il est nécessaire de formuler trois observations qui conditionnent la matière.

1)  A Fosses, on n'a jusqu'à présent, effectué aucune découverte archéologique qui puisse nous éclairer sur l'étendue et sur la configuration du monastère édifié par saint Feuillien. Force nous est donc de recourir à une méthode comparative avec d'autres monastères fondés par des Irlandais au VIIe siècle. Saint Feuillien façonna sans doute son monastère à l'image des monastères de son pays (11).

2)  Avant son arrivée à Fosses, saint Feuillien avait vécu dans plusieurs monastères en Irlande; il avait construit, avec ses frères, un monastère en Angleterre ; il avait assisté à l'édification d'un autre monastère en France, et il avait résidé au monastère de Nivelles. Il bénéficiait donc d'une longue expérience lorsqu'il en­treprit de construire son propre monastère, à Fosses.

3)  Saint Feuillien n'était pas un de ces évêques ou de ces moines faméliques qui, à l'époque, parcouraient notre pays, en vivant de la charité des fidèles. Bien au contraire, il pouvait compter, comme nous le savons, sur l'aide matérielle de sainte Itte qui était immensément riche. Saint Feuillien ne manquait donc ni de moyens financiers ni de main-d'œuvre pour édifier les bâtiments de son monas­tère.

 

B. Destination et aspect général du monastère

 

Tous les historiens admettent que le monastère de Fosses était destiné non seule­ment à abriter saint Feuillien et ses compagnons, mais aussi à servir de pied-à-terre

 

(6)  A. DIERKENS, op. cit., p. 326.

(7)  E. de MOREAU, op. cit., p. 130.

(8)  L. NOIR, op. cit., p. 42.

(9)  Les historiens situent la date de fondation du monastère de Fosses entre 650 et 652 :  A. DIERKENS, op. cit., pp. 76 et 321. L. NOIR, op. cit., p. 39. M. BROZE, op. cit., p. 36 et les références citées.

(10)  A. DIERKENS, op. cit., pp. 302 et 303.

(11) Comme saint Colomban l'avait fait en France, à Luxeuil : J. CHELINI, op. cit., p. 84.

 

(p.75) et de maison de retraite à l'usage des missionnaires irlandais qui, à cette époque, parcouraient nos régions" (12).

En fait, les moines y pratiquèrent largement l'hospitalité et le monastère remplit fort bien le rôle d'accueil et d'hébergement qui lui avait été assigné par ses fonda­teurs (13).

Il en résulte que le monastère de Fosses devait comporter, outre une église principale ("un oratoire") consacrée au culte, et des cellules servant d'habitation aux moines, plusieurs bâtiments à l'usage des étrangers, ce qui implique, dans une région agricole et vivant en économie fermée (14), un réfectoire, une hôtellerie et une infirmerie ouvertes aux voyageurs, ainsi que des ateliers et des granges néces­saires aux besoins de toute la communauté (15).

Pour satisfaire à sa destination, le monastère fondé par saint Feuillien devait donc avoir une certaine ampleur. Ce n'était pas, comme le pensent M. Chapelle et R. Angot, "une très modeste abbaye" (16).

N'oublions pas non plus que la plupart des monastères irlandais du VIP siècle comportaient, un peu à l'écart des bâtiments principaux, une ou plusieurs cellules pour les ascètes, les ermites ou les vieux moines désireux de mener une vie contemplative, et où l'abbé du monastère se retirait en période de carême (17). Com­me nous le verrons, saint Feuillien et ses compagnons construisirent, à Fosses, deux oratoires de ce genre.

Ils érigèrent aussi des bâtiments destinés aux artisans et aux serviteurs atta­chés au monastère et peut-être aussi une école pour ceux qui désiraient être ins­truits dans la science des Saintes Ecritures.

Bref, le monastère de Fosses devait, comme la plupart des autres monastères fondés par les Irlandais, se présenter sous l'aspect d'un village primitif protégé par une enceinte.

En voici deux exemples :

Le monastère de Nendrum (Comté de Down, Irlande) a été édifié au VIP siè­cle, à l'intérieur d'un fort désaffecté (enceinte A). Par la suite, les moines ont construit une seconde enceinte qui a environ 60 à 70 mètres de diamètre (enceinte B). L'église du monastère (C) se trouve au centre, tandis que les hut­tes des artisans travaillant pour le mo­nastère (D) et l'école (E) sont implan­tées à l'abri de la seconde enceinte.

A Inishmurray (Comté de Sligo, Irlan­de), le monastère construit aux VIIe et VIIIe siècles est entouré d'une enceinte de forme plus ou moins ovale, qui pré­sente un grand diamètre de 53 mètres

 

 

(12)  G. KURTH, Notger, op.  cit., t.  I, p.  177. L. GOUGAUD, Les saints..., op. cit., p. 261. E. de MOREAU, op. cit., p. 146. J. CREPIN, Le monastère..., op. cit., pp. 358 et 367. F. ROUSSEAU, La Meuse..., op. cit., p. 222. J. J. HOEBANX, L'abbaye de Nivelles des origines au XIV ' siècle , dans les Mémoires de l'Académie Royale de Belgique, Classe des Sciences morales et politiques, 2^mc série, t. 46, 1953, p. 54. J. NOËL, Les processions..., op. cit. pp. 11 et 14. M. BROZE, op. cit., pp. 37 et 64 J. MERTENS, Recherches archéologiques dans la collégiale de Fosses, op. cit., p. 170. L. NOIR, op. cit., p. 48. F. COURTOY, Fosses, op. cit., p. 93.

(13)  A. JORIS, op. cit., p. 54. E. BROUETTE, verbo Fosses, op. cit., col. 1218. A. DIERKENS, op. cit., p. 313, note 194. M. DAXHELET, op. cit., p. 73.

(14)  Voir ci-dessus, p. 18.

(15)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 602.

(16)  M. CHAPELLE et R. ANGOT, op. cit., p. 24.

(17)  I. SNIEDERS op. cit., p. 602 et les réf. cit.

(18) Commentaires et croquis d'après F.  HENRY, L'art irlandais.  Abbaye de Sainte-Marie (Yonne), 1963, t. I, pp. 93, 94 et 101.

(Lecomte, 1994, p.75-76)

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