19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.80-81) Monastère de Skellig Michael (+ stèle), croix de Clonmacnoise, stèle de Gallarus

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(Lecomte, 1994, p.80-81)

(p.80) A Skellig Michael comme dans d'autres monastères irlandais de cette époque (37), les cellules des moines sont groupées, sans ordre apparent, autour de l'oratoi­re du monastère et autour de la cellule de l'abbé.

Il en est de même à Luxeuil, en Bour­gogne, où saint Colomban (38) fonda un des premiers monastères irlandais du continent : Les cellules de chaque moi­ne, en pierres ou en bois, se disposaient autour de la cellule de l'abbé (39).

"Les caractéristiques des monas­tères de cette période peuvent se résu­mer comme suit : un ou plusieurs ora­toires associés à un groupe de cellules circulaires, le tout enfermé par un rempart" (40).

L'auteur de la "Vita prima" de saint Feuillien ne s'est donc pas trompé lorsqu'il écrit que celui-ci construisit un oratoire et des cellules distinctes habitées par les moines (41), et c'est à tort que A. Dierkens laisse supposer que cette affirmation pourrait être le "résultat d'un anachronisme dû à un moine qui écrivait plus de quatre siècles après la fondation de Fosses" (42).

Si comme l'ont révélé les fouilles entreprises par J. Mertens et J. Jeanmart (43), l'église du monastère de saint Feuillien était bâtie à l'emplacement de l'actuelle Collégiale, les cellules des moines se trouvaient sur place du Chapitre ou aux abords immédiats de celle-ci.

 

F. L'église et les stèles

Le voyageur qui parcourt les sites des anciens monastères irlandais est saisi d'admiration à la vue des superbes croix celtiques qui y sont érigées. Comment résister à la ten­tation d'en prendre une photogra­phie ?

Mais attention ! Que le lecteur dé­sireux de se faire une opinion au sujet de la configuration du monas­tère de Fosses, chasse cette image de son esprit, car elle représente une croix édifiée plusieurs siècles après la mort de saint Feuillien.

 

(37)  Skellig Michael est peut-être le monastère du Haut Moyen Age le mieux conservé du monde entier, mais il n'est pas le seul ; au moins 23 autres îles de la côte irlandaise possèdent des ruines monasti­ques :   The Skellig Experience, op. cit., p. 5.

(38)  Saint Colomban est le plus célèbre des missionnaires irlandais qui ont évangélisé la Gaule. Né vers 540, moine à Bangor (comté de Down, en Ulster), il débarqua sur le continent vers 590, soit une cinquantaine d'années avant saint Feuillien. Arrivé en Bourgogne, il y fonda trois monastères dont celui de Luxeuil. Puis ses pérégrinations le menèrent en Suisse et en Italie du Nord où il décéda en 615 au monastère de Bobbio. - Voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais..., op. cit., pp. 51 et 52.

(39)  J. CHELINI, op. cit., p. 84. P. RICHE, op. cit., p. 375 et la note 134. - Même genre de cellules, en bois ou en pierres, à Annegray, un autre monastère fondé sur le continent par saint Colomban.

(40)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2926.

(41)  Acta Sanctorum, octobris, XIII, p. 384 :  "Constructoque inibiti templo et fratum per cellulas habita-tione distincta".

(42)  A. DIERKENS, op. cit., p. 75, note 47.

(43) Voir ci-dessus, p. 76.

 

(p.81) Au VIIe siècle, les missionnaires irlan­dais "plantaient" déjà des croix à proximité des églises qu'ils construisaient, mais ces croix étaient beaucoup plus modestes que celle que nous venons de voir. Il s'agissait de petites stèles d'une hauteur d'un mètre ou deux, portant le plus souvent une croix grecque inscrite dans un cercle, gravée dans la pierre ou sculptée en léger relief (44). En voici deux exemples ci-contre.

Des stèles de ce genre se dressaient dans la plupart des sites monastiques irlan­dais du VIIe siècle, aux abords immédiats des églises, et il est très probable que saint Feuil-lien en érigea une à Fosses. A noter que ces stèles qui appartiennent aux traditions d'Irlande et de Grande Bretagne, ont peut-être des affinités païennes. Elles semblent se rattacher à des pierres levées an­térieures à l'introduction du christianisme (45).

Mais venons-en à l'église du monastè­re de Fosses. Quel était son aspect ? Com­ment était-elle construite ? Le doyen J. Jeanmart qui, en 1975, a effec­tué des fouilles à l'intérieur de la Collégiale actuelle et qui y a retrouvé des vestiges de la première implantation du monastère du VIIe siècle, a bien voulu me fournir quelques précisions sur le résultat de ses recherches qui sont toujours inédites (46). Il a découvert un morceau de mur composé de moellons de grès et de petits blocs de pierre, ainsi qu'un autre mur formé de trois lits de pierres re­jointoyées et reliées par de la boue sèchée (47). Cette technique de construction rejoint celle des églises monastiques irlandaises du VIIe siècle.

De là à conclure que l'oratoire principal du monastère de saint Feuillien à Fosses, était construit en pierres suivant le modèle irlan­dais de l'époque, il n'y a qu'un pas que nous n'hésitons pas à franchir (48).

Les églises monastiques irlandaises du VIIe siècle présentaient un aspect sin­gulier : elles avaient la forme extérieure d'une coque de bateau renversé. On n'y trouvait ni piliers ni colonnes en arcatures. Elles étaient de plan rectangulaire, les

 

(44)  F. HENRY, op. cit., pp. 69, 71 et 72. A Skellig Michael, les oratoires étaient flanqués d'un pilier de pierre gravé d'une croix.

(45)  F. HENRY, idem, p. 73.

(46)  Voir J. JEANMART, dans Archéologie, 1975, 2, pp. 81 et 82. — J'adresse mes vifs remerciements à Monsieur le Doyen Jeanmart.

(47)  Le premier mur est situé à hauteur de la petite porte qui donne vers l'école, tandis que le second a été découvert près de l'entrée du chœur, à droite.

(48) Certains auteurs admettent que l'oratoire édifié par saint Feuillien en l'honneur de sainte Brigide, en dehors de l'enceinte du monastère de Fosses, était construit, au moins partiellement, en pierres. On ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, saint Feuillien se serait contenté de construire l'église principale en bois - Voir ci-dessous, note 90.

(Lecomte, 1994, p.82-83)

(p.82) deux pignons formant des triangles aigus, tandis que les murs latéraux, construits en dalles posées en encorbellement, se rejoignaient pour former à l'intérieur un étroit plafond horizontal surmonté à l'extérieur d'une arête vive. Ces oratoires étaient orientés d'est en ouest. Ils avaient une porte dans le mur ouest et une fenêtre dans le mur est. La porte était probablement fermée par un vantail de bois ou de vannerie monté sur un cadre de bois dont les gonds de pierre subsistent parfois. La fenêtre n'était qu'une étroite fente rectangulaire s'élargissant à l'inté­rieur en un grand ébrasement, la difficulté ou l'impossibilité de la vitrer étant sans doute la cause de son exiguïté' (49)'.

La forme de ces oratoires est due à l'ignorance, dans le chef de leurs bâtisseurs, de l'art de l'arcature, de la technique de la voûte. C'est pourquoi ils se caractérisent par une couverture arrondie à l'aide de pierres posées graduellement, en débordant les unes sur les autres (50).

On trouve, en Irlande, un grand nombre d'oratoires de ce type, une trentaine au moins, mais le seul qui demeure miraculeusement intact est celui de Gallarus, dans la péninsule de Dingle, comté du Kerry (51).

L'oratoire de Gallarus est un spécimen parfait de la construction en pierres sèches. Il a environ 8 mètres de long sur 5 mètres de large et 5 mètres de haut. On y entre par une porte située dans le mur ouest, tandis qu'une petite fenêtre s'élar­gissant à l'intérieur, est percée dans le mur est. L'oratoire est construit en pierres de grès du pays. On découvre, à proximité, une stèle gravée d'une croix (52).

 

(49)  F. HENRY, op. cit., p. 69.

(50)  F. CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2926 à 2928.

(51)  Deux autres oratoires similaires et situés sur l'île de Skellig Michael, sont eux aussi, relativement bien conservés.

(52)  P. HARB1SON, op. cit., p. 174.

 

(p.83) La caractéristique principale de ces oratoires du VIIe siècle réside dans leur exiguï­té. Ceux qui ont été mesurés varient généralement entre 3 et 5 mètres et les dimensions de l'oratoire de Gallarus sont exceptionnelles (53). C'est sans doute pour­quoi, au lieu de les appeler des "églises", on les qualifie habituellement d'"oratoi-res" ou de "chapelles" monastiques. Leur petite taille peut paraître déconcertante. Aussi adopterons-nous volontiers l'opinion de l'archéologue F. Henry qui pense que ces oratoires ne servaient probablement que de sacristies ou de tabernacles, tandis que les fidèles qui assistaient aux offices occupaient une partie de l'enceinte monastique, devant la stèle dressée aux abords de l'oratoire (54).

L'église monastique édifiée à Fosses par saint Feuillien était, selon toute vraisemblance, semblable à ces oratoires irlandais du VIP siècle, dont l'architecture représente la transition entre les cellules en forme de ruches et les églises du XIIe

siècle (55).

 

(53)  Ainsi à Ardolean (île située à 5  kms de la côte occidentale du comté de Galway) se trouve un oratoire de 3 m 60 sur 3 m. Sur l'île de Oilen Tsensaig (Comté du Kerry), un oratoire de 4 m 25 sur 2 m 75. Sur l'île d'Inisgora (Comté de Sligo), un oratoire de 3 m 65 sur 2 m 50. A Skellig Michael, l'oratoire  mesure  3  m sur  1  m 80,  et à Inishmurray,  2 m  75  sur 2 m 40 :  F.  CABROL et H. LECLERCQ, op. cit., verbo Celtique, col. 2925.

(54)  F. HENRY, op. cit., p. 71.

(55)  E. MORRIS, En Irlande, Paris, Hachette, 1991, p. 131.