19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.33-34)

(p.33) grammaire latines et enfin la lecture et les commentaires des Saintes Ecritures (45). Sans être des piliers de bibliothèque , les moines de Clonfert possédaient une culture littéraire et biblique supérieure à celle de la plupart des clercs de chez nous. (46)

Pendant que Feuillien terminait ses études et son noviciat à Clonfert, son frère aîné Fursy qui avait déjà revêtu l'habit monastique, était allé fonder un mo­nastère dans la campagne irlandaise, en un lieu qui, plus tard, devait porter son nom : Kill - Fursa (47), actuellement Killursa (48) à quelques kilomètres à l'est de la rive orientale du lac Corrib (49).

 

De nos jours, le site s'étend au bord d'une petite route étroite et sinueuse, dans un endroit isolé, à l'écart de toute agglomération. Les ruines d'une église se profilent au fond d'un cimetière hérissé de croix celtiques.

Au premier plan se dresse une sta­tue de saint Fursy qui accueille le visiteur.

Saint Fursy élève son regard vers le ciel. La pureté de ses traits et la simplicité de ses vêtements té­moignent d'une ferveur évangélique semblable à celle qui inspira Fra Angelico.

 

(45)  M.-J. DAXHELET, op. cit., p. 161.

(46)  I. SNIEDERS, op. cit., pp. 605 et 606.

(47)  En gaélique, "Kill" (ou "Cill") signifie "Eglise" :  Kill-Fursa = l'église de Fursy.

(48)  Une biographie médiévale de saint Fursy considère celui-ci comme le fondateur du monastère de Rathmat (Acta Sanctorum, januarii, II, col. 411), mais ce récit hagiographique est truffé d'événe­ments légendaires et entaché de nombreuses erreurs.  C'est ainsi que l'auteur de cette biographie parvient à situer le monastère de Clonfert sur une île ! En réalité, ce n'est pas à Rathmat, mais à Killursa que saint Fursy à fondé un monastère :  P. HARB1SON, op. cit., p. 158. - Certains auteurs, comme M. Chapelle et R. Angot (op. cit., p. 23) continuent à affirmer, mais à tort, que saint Fursy fut le fondateur du monastère de Rathmat, et J. Noël (Les procesions..., op. cit., p. 14) s'obstine à situer Clonfert sur une île.

(49)  Voir la carte, p. 30.

 

(p.34) Le socle de la statue porte l'inscription suivante : "FURSA, patron of this parish and of Peronne, France, missionary and visionary whose visions are said to hâve inspired Dante's "Divina Comedia" was born in Inchiquin circa 550. His church hère "Cill-Fursa" gives its name to the parish" (50).

Comme à Clonfert, le sol du cimetière est recouvert d'herbes fol­les et de fleurs sauvages. De nom-| breuses croix celtiques se dressent vers le ciel.

Les murs déchirés de l'église rappellent la fragilité des choses hu­maines. Du monastère de saint Fur-sy il ne reste rien. Les ruines les plus anciennes datent du XIe siècle (51).

C'est à Killursa, vers 626, que Fursy eut une série d'extases et de visions extraordinaires qui nous sont rapportées par Bédé le Véné­rable (52). Bien avant Dante, Fursy dut lutter contre les démons, vit l'Enfer et s'entretint avec des saints,

 

(50)  Fursa, patron de cette paroisse et de Pé-ronne en France, missionnaire et vision­naire dont on dit que les visions ont ins­piré la "Divine Comédie" de Dante, est né à Inchiquin vers 550. Son église, ici, "Cill   Fursa"   donne   son   nom   à  la pa­roisse".

(51)  P. HARBISON, op. cit., p. 158.

(52)  C.   PLUMMER,  Baedae   Venerabilis..., op. cit.. Lib. III. Cap. 19. pp. 164-167.

(Lecomte, 1994, p.34) Clonfert / Galway

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(Lecomte, 1994, p.35-36)

(p.35) au Paradis (53). Ces visions de Fursy s'accompagnaient de prévisions de guerres et de calamités (54).

Vers 630, Feuillien et Ultain rejoignirent leur frère Fursy, au monastère de Killursa. Feuillien fut chargé de la prédication ; on le vit pendant plusieurs années multiplier ses courses parmi les populations pauvres (55).

La légende selon laquelle saint Madelgaire, un parent de Pépin de Landen, serait venu en Irlande, pour inciter Feuillien et ses frères à partir pour l'Angleterre ou pour l'Austrasie, ne repose sur aucun fondement historique (56).

Mais toujours est-il que Feuillien et ses frères décidèrent, effectivement, de quitter le monastère de Killursa et d'aller évangéliser l'Angleterre.

Pourquoi s'expatrier ? Pourquoi en Angleterre ?

La réponse à la première de ces questions relève d'une conception particulière de l'ascétisme propre aux moines irlandais, qui les poussait à quitter leur patrie sans esprit de retour. Certes, ils brûlaient du désir de porter chez d'autres peuples le flambeau de la foi : des païens à convertir, des ignorants à instruire légitimaient, dans une certaine mesure, leurs voyages, mais la motivation profonde de leur exil résidait, avant tout, dans leur volonté de briser les liens qui les attachaient au monde, en quittant leur pays pour toujours (57). L'expatriation volontaire leur appa­raissait comme l'aboutissement d'un long martyre, comme une immolation suprê­me, propre à parfaire l'œuvre d'ascétisme qu'ils avaient entreprise. Quitter son pays "pour l'amour de Dieu", "pour le nom du Seigneur", "pour l'amour et le nom du Christ", telles sont les formules que les biographes de ces saints voyageurs emploient pour caractériser les motifs de leurs pérégrinations. Eux-mêmes se dé­nommaient "peregrini", les "pérégrins" : c'étaient des exilés volontaires, des clercs qui, par vœu religieux, s'interdisaient, le plus souvent pour la vie, le retour dans leur patrie (58).

Deuxième question : pourquoi s'expatrier en Angleterre ?

En réalité, les Celtes qui peuplaient l'Angleterre avaient été convertis au christia­nisme au IVe siècle (59), mais vers le milieu du Ve siècle, des Barbares, les Angles et les Saxons, partis du nord de la Germanie, avaient débarqué sur la côte orientale d'Angleterre et occupé la région, en refoulant les populations celtiques dans l'inté­rieur du pays.

Des royaumes païens s'étaient constitués un peu partout à l'est de la Grande-Breta­gne, tandis que les populations celtiques réfugiées dans les régions voisines for­maient elles aussi de petits royaumes gouvernés par des rois chrétiens (60).

Des luttes incessantes entre ces rois chrétiens et les souverains païens créaient un climat peu propice à la diffusion de la religion, d'autant plus que les Celtes ne

 

(53)  Rappelons que la religion chrétienne enseigne que l'homme a une âme immortelle, distincte du corps périssable, qu'il doit sauver. Les élus ("électi" = choisis) jouissent, après la mort de la vision de Dieu, durant une éternité bienheureuse, c'est le Paradis. Les damnés ("damnati" — condamnés) sont privés éternellement de cette contemplation de Dieu et souffrent de cette privation, c'est l'Enfer ("inferi" = les lieux inférieurs). Le Moyen Age a imaginé de façon très réaliste ces deux états en les localisant au ciel et sous la terre et en prêtant des supplices corporels aux damnés. Des êtres célestes, les anges ("angelos" = messager), créés par Dieu avant les hommes, peuplent le ciel avec les élus et assurent entre ce monde et l'autre des communications permanentes.  Des anges révoltés ont été chassés du paradis par le créateur et peuplent l'enfer, ce sont les démons dont le chef Lucifer (de "lux, lucis", la lumière, et de "ferre" porter, celui qui porte lumière) est appelé le Diable qui au Moyen Age intervient constamment dans la vie quotidienne des chrétiens : J. CHELINI, op. cit., p. 13.

(54)  E. BROUETTE, Fursy, op. cit., col. 476 et 477.

(55) et (56) E. BROUETTE, op. cit., t. XVI, 1967, col. 1344.

(57)  I. SNIEDERS, op. cit, pp. 596 et 828. L. NOIR, op. cit, p. 44.

(58)  L. GOUGAUD, L'œuvre des Scott: dans l'Europe Continentale, dans la Revue d'Histoire ecclésias­tique, t. 9 ; 1928, pp. 29 et 35.

(59)  Contrairement à l'opinion de C. KAIRIS, op. cit., p. 9

(60)  J. CHELINI, op. cit., pp. 37, 82 et 85.

 

(p.36) montraient aucun empressement à convertir les Saxons "pour éviter d'avoir à parta­ger le Paradis avec ces Barbares (61) !

C'est dans ces circonstances que des "pérégrins" irlandais furent amenés à partici­per à une nouvelle évangélisation de l'Angleterre.

Vers 635, le roi chrétien Sigebert qui régnait sur une région d'East Anglie, accueillit Fursy, Feuillien et Ultain, accompagnés de quelques moines (62). Grâce aux libéralités de ce roi, ceux-ci purent construire un monastère à Cnoberesbugh, actuellement Burgh Castle, à six kilomètres au sud-ouest de Yarmouth, dans le comté du Norfolk (63).

Edimbourg

Au IIIe siècle de notre ère, les Romains qui occupaient le pays, avaient édifié à Burgh Castle une forteresse destinée à repousser les raids saxons venant du continent, puis cette forteresse avait été laissée à l'abandon (64). C'est à l'intérieur de ses murs  que les moines irlandais construisirent leur monastère dont Fursy devint l'abbé (65).

De nos jours, le mur d'enceinte de la forteresse est encore debout sur trois de ses côtés. La quatrième, au sud, se réduit à des vestiges assez impressionnants. Du côté est, par contre, le mur d'enceinte est bien conservé. Il est flanqué de tours massives qui ne manquent pas d'allure.

C'est à l'extrémité nord de ce mur, dans le coin nord-est de la forteresse que l'archéologue Charles Green mit à jour, en 1958, des vestiges du monastère édifié par saint Fursy et par ses frères. Il découvrit des excavations ayant servi à planter des pieux, ainsi que des fragments de parois en plâtre, recouvertes de peinture, ce qui lui permit de conclure à l'existence d'un établissement religieux construit en matériaux fragiles (66).

C'est là que les moines irlandais entreprirent l'évangélisation de la population. Les prédications de Feuillien provoquèrent, paraît-il, de nombreuses conversions (67).

 

(61)  J. CHELINI, id., p. 69.

(62)  C. PLUMMER, Baedae..., op. cit., Liv. III, chap. 19, p. 163 :  "paucis cum fratribus".

(63)  C'est en  1974 que les autorités décidèrent de rattacher la  région  du Burgh Castle au Norfolk. Jusqu'alors Burgh Castle avait toujours fait partie du Suffolk.

(64)  II s'agit de la fortresse de Gariannonum.

(65)   Vita Fursei, éd. B. KRUSCH, op. cit., p. 437. C. PLUMMER, op. cit., t II, p. 171. P. GROSJEAN, Notes..., op. cit., p.365, note 5. - Cette identification de Cnoberesburgh avec Burgh Castle a été contestée, mais à tort, par certains auteurs : voir A. DIERKENS, op. cit., p. 71, note 10.

(66)   The Norfolk Village Book, Countryside Books, Newbury, 1990, p. 44.

(67) E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1344.