19/09/2012

(Lecomte, 1994, p.39-40)

(p.39) Revenons à Cnoberesburgh où Fursy vécut en ermite, en compagnie d'Ultain pendant un an, puis, en 640, décida de partir sur le continent, pour y mener l'existence des pérégrins (71).

Comme nous le savons, Feuillien et Ultain allaient, eux aussi, quelques an­nées plus tard, prendre le même chemin.

Ils n'étaient pas les seuls, car du VIIe au XIIe siècles, l'Irlande envoya dans nos régions de nombreux moines qui sillonnèrent en tous sens la Gaule, la Germanie et l'Italie'721. Saint Bernard rappelle les essaims de saints qui, à cette époque, se répandirent d'Irlande sur le continent "à la manière d'une inondation" (73). On avait vu tant d'Irlandais passer les mers, devenir missionnaires sur le conti­nent, y ouvrir des monastères et les peupler, se faire ermites ou prédi­cateurs, que tout naturellement, les hagiographes des siècles posté­rieurs, de bonne foi ou non, n'hési­tèrent pas à grossir encore leur nombre, en attribuant faussement la nationalité irlandaise à des moi­nes de chez nous (74).

A cette époque, les gens d'Irlande portaient l'appellation de "Scots" ou de "Scotti". Par la suite, du Xe au XIIIe siècles, le terme de "Scots" désigna tantôt les Irlandais tantôt les Ecossais et, à partir du XIVe siècle jusqu'à nos jours, il fut appliqué uniquement aux Ecossais (75).

Toujours est-il qu'en 640, Fursy quitta le monastère de Cnobe­resburgh et passa sur le continent (76). Il arriva en Neustrie où il fut cordia­lement accueilli (77) par le roi Clovis II et par son premier ministre le maire du palais (78) Erchinoald qui lui permit de construire un monastère dans un de ses domaines, à Lagny (sur la Marne) (79). Puis Erchinoald fit bâtir, en haut du Mont Saint-Quentin, à Péronne (sur la Somme), un autre monastère qui devait servir de gîte d'étape aux pérégrins irlandais. Ce monastère fut détruit à la Révolution française (80). Il n'en reste plus que

 

(71)  Baedae Venerabilis..., op. cit., liv. III, chap. 19, p. 163 : "peregrinam ducere vitam".

(72)  I. SNIEDERS, op.  cit, p.  596.  L.  GOUGAUD, L'œuvre des  "Scotti"..., op.  cit., pp. 29 NOIR, op. cit., p.44.

(73)  L. VAN der ESSEN, Le siècle des saints, op. cit., p. 176.

(74)  L. GOUGAUD, Les surnuméraires de l'émigration scottique, dans la Revue Bénédictine, 1931, pp. 296-302, a vérifié l'origine de certains personnages présentés comme Irlandais par les hagiographes, et écarté bon nombre d'entre eux à qui on a faussement attribué cette nationalité, par exemple ceux que la légende présente comme des frères de saint Feuillien (Bloque, Algine, Etton, etc...).

(75)  F. CABROL et P. LECLERCQ, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, 1910, verbo, Celtk                                                                                                                                                           

GOUGAUD 9, 1908, p. 21, note 1. C'est évidemment par erreur que C. KAIRIS, op. cit., p. 11, qualifie le monastère fondé à Fosses par saint Feuillien, de "Monastère de Seat".

(76)  A. DIERKENS, op. cit., p. 71.

(77)  Vita Fursei, op. cit., p. 438.

(78)  Nous reparlerons de ces "maires du palais" qui,  après le décès du roi Dagobcrt, jouèrent un rôle politique de premier plan au Royaume des Francs.

(79)  L. GOUGAUD, Les surnuméraires..., op. cit., p. 297.

(80)  C'est le célèbre monastère irlandais de Péronne, le "Peronna Scottorum" (le "Péronne des Scots") qui fut le premier établissement à l'usage exclusif des pérégrins irlandais sur le continent : L. GOUGAUD, L'œuvre des Scotti..., op. cit., p. 28. A. DIERKENS, op. cit., p. 303, note 143.

 

(p.40) quelques soubassements de murs envahis par la végétation. A son emplacement se dresse aujourd'hui une église dédiée à saint Fursy.

Le 16 janvier 649, alors que la construction du monastère du Mont Saint-Quentin était en voie d'achè­vement, saint Fursy trouva la mort au cours d'un voyage dans le nord de la Gaule. Sur l'ordre d'Erchinoald, son corps fut inhumé à Péronne, à l'emplacement actuel du Palais de Justice, au centre de la localité*80. Le tombeau de saint Fursy ne tarda pas à de­venir un lieu de pèlerinage ; on y édifia un oratoire, puis une collégiale qui fut, elle aussi, complètement détruite à la Révolution française.

Palais de Justice de Péronne.

On raconte que des dignitaires du royaume se disputaient au sujet du sort à réserver au corps de Fursy, lorsque la volonté divine se manifesta par deux tau­reaux qui, attelés au char funèbre, se mirent eux-mêmes en marche et se dirigèrent vers Péronne<82).

C'est pourquoi, dans l'art ecclésiastique, Fursy a été représenté avec des boeufs ou des taureaux*83'.

En réalité, le transfert des corps des saints irlandais par un couple de taureaux est un cliché hagiographique fréquent, auquel il ne faut accorder aucun crédit*84'. Lors de ses funérailles, le corps de saint Alban (martyrisé vers 313) reposait, lui aussi, sur un char attelé de boeufs(S5). La tradition rapporte des circonstances semblables sur la translation des reliques de saint Valère (86) et les hagiographes ont repris le même scénario pour le transfert des restes de saint Feuillien à Fosses (87).

Pendant ce temps, saint Feuillien était toujours à la tête du monastère de Cnoberesburgh, mais il allait bientôt, lui aussi, devoir le quitter.

 

(81)  E. BROUETTE, op.  cit., col.  1345, parle d'une seconde translation du corps de Fursy à laquelle Feuillien aurait assisté en 654, mais aucune source historique valable n'évoque pareil événement : A. DIERKENS, op. cit., p. 293, note 67. - Sur le culte de saint Fursy, voir L. GOUGAUD, Les saints irlandais..., op. cit., pp. 108 à 113.

(82)  Acta Sanctorum, januarii, II, pp. 407 et 416. L. GOUGAUD, Les saints irlandais..., op. cit, p. 112

(83)  C. CAHIER, Caractéristiques des saints..., op. cit., p. 138.

(84)  E. BROUETTE, Fursy, op . cit., pp. 478 et 480.

(85)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 615.

(86)  C. KAIRIS, op. cit., p. 13.

(87) Voir ci-dessous, pp. 66 et 67.

(Lecomte, 1994, p.40)

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(Lecomte, 1994, p.41-44-) CHAPITRE II Saint Feuillien à Péronne, à Nivelles et à Fosses

(p.41) CHAPITRE II

saint feuillien À péronne, À nivelles et À fosses

 

Nous possédons, pour la suite de la biographie de saint Feuillien, un docu­ment historique d'une valeur exceptionnelle. C'est un récit de la destruction du monastère de Cnoberesburgh, de l'arri­vée de saint Feuillien en Gaule, de son passage à l'abbaye de Nivelles, de la fondation du monastère de Fosses, de l'assassinat de saint Feuillien, de la décou­verte de ses restes et du transfert de ceux-ci à Nivelles puis à Fosses. On a donné à ce récit le nom d'"Additamentum nivialense de Fuilano", ce qui peut se traduire par "Supplément" (ou appendice) nivellois, au sujet de Feuillien (1).

Pourquoi "Additamentum" ? Parce que ce texte était destiné à "compléter" la "Vita Fursei" (2).

Pourquoi "Nivialense" ? Parce qu'il a été composé à Nivelles.

Dans la suite de notre exposé, nous userons de l'appellation traditionnelle d"'Additamentum" (plutôt que de la traduction française de "supplément", de "complément", ou d'"appendice" à la vie de Fursy).

On a découvert une quinzaine de manuscrits reproduisant, avec des varian­tes, le texte de l'"Additamentum". Le plus ancien date du IXe siècle et est conservé à la bibliothèque de Zurich (3).

Imprimé pour la première fois par les Bollandistes en 1889 (4), l'"Additamentum" fut publié treize ans plus tard, par Bruno Krusch (5) dans la collection d'œuvres historiques connue sous le nom de "Monumenta Germaniae historica" (Monuments historiques de Germanie).

L'auteur de fAdditamentum" n'était pas un moine irlandais venu sur le continent avec Feuillien, car on ne relève, dans le texte, aucune expression ni

 

(1)  C'est Bruno KRUSCH qui lui a donné cette appellation - Voir ci-dessous.

(2)  P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie celtique,  op.  cit., p.  380.  S.  BALAU, op.  cit., p. 235. U. BERLIÈRE, La plus ancienne vie de saint Feuillien, dans la Revue Bénédictine, 1892, p. 137.

(3)  Sept autres ont été trouvés en Autriche. D'autres, enfin, sont conservés à Paris, à Munich, à Lambach, à Trêves, à la bibliothèque du Vatican et au monastère de Rein, en Styrie : voir P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie celtique op. cit., pp. 380 et 381.

(4)  Dans le Catalogue des manuscrits hagiographiques de la Bibliothèque Nationale de Paris, en 1889, t.I, pp. 195 et 196, d'après un manuscrit du X° siècle : voir L. NOIR, op. cit., p. 4 et L. van der ESSEN, Etude critique et littéraire sur les vitae des saints mérovingiens de l'ancienne Belgique, Louvain,1907, p. 127 note 5.

(5)  B. KRUSCH, dans les Monumenta Germaniae Historica, op. cit., pp. 449-451.

 

(p.42) aucun tour de phrase qui évoquent le latin irlandais du VIIe siècle (6). L'"Additamentum" a été rédigé par un moine de l'abbaye de Nivelles, qu'on considère comme contemporain des événements dont il s'est fait le rapporteur et dont il fut sans! doute, en plus d'une occasion, le témoin oculaire. Ce texte fut composé dans les quelques mois qui suivirent les derniers événements qu'il relate. Il fut, vraisemblablement, écrit en 657 (7). On ignore le nom de l'auteur (8).

Pour une fois, tous les spécialistes sont unanimes au sujet de la valeur histo­rique de l'"Additamentum". Il s'agit d'une œuvre capitale, rédigée par un contem-porain (9). Le récit en est circonstancié (10). Les détails y sont donnés au naturel, sobrement, avec une précision qui dénote un auteur parfaitement renseigné (11). Le style en est fruste. Il laisse peu de place aux hors-d'œuvres hagiographiques (12) et reste libre de légendes et de récits miraculeux (13). On peut considérer ce texte com-l me une des sources les plus précieuses de l'histoire religieuse de l'époque mérovingienne (14). Nous sommes en présence du plus ancien document hagiographique concernant un saint ayant résidé sur le territoire de la Belgique actuelle (15).

Vu l'importance de l'"Additamentum", nous en publions le texte latin (16) et une traduction française (17), en annexe.

Si tous les auteurs s'accordent, comme nous venons de le voir, sur la valeur historique de l'"Additamentum", aucun n'a jusqu'à présent, à notre connaissance du moins, procédé à une analyse systématique de ce document. C'est ce que nous nous proposons de faire, dans les pages qui suivent, en commen­tant le texte, phrase après phrase, et en tentant de cerner la réalité historique. Dans un souci de clarté, nous avons divisé le texte de l'"Additamentum" en plu­sieurs parties, en y ajoutant des sous-titres de notre cru.

 

1. La destruction du monastère de Cnoberesburgh et le départ de saint Feuillien pour la Gaule

A.    Texte

" Après le décès du bienheureux Fursy, la tempête que celui-ci avait prévue en esprit faisait rage sur les côtes d'Outremer. En réalité, le roi très chrétien Anna avait été chassé par une

 

(6)  P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie celtique, op. cit., p. 382.

(7)  L. NOIR, op. cit., p. 71, note 7. A. DIERKENS, op. cit., p. 304 note 147.

(8)  S. BALAU.op. cit., p. 235. U. BERLIÈRE, op. cit., pp. 137 et 138. P. GROSJEAN, Notes..., op. cit., p. 381. L. van der ESSEN, Etude critique..., op.  cit., p. 153. L. NOIR, op. cit., pp. 6 et 7, notes 3 et 4, se demande s'il ne s'agirait pas d'un moine de Péronne qui aurait suivi Feuillien lors de son départ pour Nivelles et qui y serait demeuré.

(9)  M. BROZE, op. cit., p. 1.

(10)  I. SNIEDERS, op. cit., p. 840.

(11)  U. BERLIÈRE, La plus ancienne vie..., op. cit., p.  137. G. WYMANS, Les circonstances..., op. cit., p. 107.

(12)  L. NOIR, op. cit, pp. 6 et 8.

(13)  P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie..., op. cit., p. 382, note 3.

(14)  L. van der ESSEN, Etudes d'hagiographie..., op. cit., p.  128. E. BROUETTE, Feuillien, op. cit., col. 1346.

(15)  B. KRUSCH, op. cit., p. 429. L. van der ESSEN, Etude critique..., op. cit., p. 153. L. NOIR, op. cit., p. 8.

(16)  Texte latin de B. KRUSCH, op. et loc. cit.

(17)  J'ai établi cette traduction avec l'aide de Monsieur l'Abbé Jean BIENAIME, professeur retraité, que je remercie pour sa collaboration. Deux autres traductions françaises de l'"Âdditamentum" ont déjà été éditées. J'avoue ne pas les avoir consultées, ne les ayant pas trouvées à Namur. Elles sont dues respectivement à J. JAMART, dans Le petit Brabançon de Nivelles et du Brabant Wallon, du 26 janvier 1901, p. 2 et à J. GAUZE, Saint Feuillien et ses trois compagnons martyrisés en haine de la Foi, Nivelles, 1970, pp. 38-44.

 

(p.43) incursion de païens ; le monastère qu'il avait construit était spolié de tous ses biens et les moines avaient été vendus un par un.

"L'abbé Foilnan (Feuillien) lui-même, le frère ultérin de l'homme mentionné plus haut (Fursy) aurait été jeté en prison pour être mis à mort, si la main de Dieu ne l'avait pas sauvé dans l'intérêt de beaucoup de gens, les païens ayant été glacés d'épouvanté par l'annonce du retour du roi Anna mentionné ci-dessus.

"En fait, les moines furent rachetés de leur captivité, les saintes reliques furent retrou­vées, les livres et les objets du culte furent chargés sur un navire et enfin Feuillien lui-même gagna la terre des Francs... "

 

B.   Commentaires

On sait que Fursy était un visionnaire et un prophète. Il avait prévu la destruction du monastère de Cnoberesburgh, qui survint après sa mort, en 649.

A ce moment, le roi païen d'une région voisine (18) envahit le territoire du roi Anna, le successeur de Sigebert qui avait accueilli les moines irlandais à Cnoberesburgh.

Ces moines furent vendus comme esclaves, ce qui était, à cette époque, le sort habituel des vaincus.

Comme nous l'avons déjà signalé, saint Feuillien portait, de son vivant, le nom de Foilnan (Foilnanus, en latin). Ce n'est que beaucoup plus tard que ce nom se transforma en Foillan(us); l'adoption du "ll" pour ce qui précédemment se notait "ln" s'est produite vers l'an 800 (19).

On remarque que l'auteur de r"Additamentum" précise que Fursy et Feuillien étaient des frères utérins, et non des frères jumeaux, comme certains hagiographes ont tenté de le faire croire (20).

La suite du texte laisse supposer que Feuillien profita d'un moment de panique chez les païens, pour s'échapper.

La tournure de la phrase suivante (21) ne permet pas de déterminer qui a racheté les moines captifs : le roi Anna, ou saint Feuillien lui-même ? Le Père Grosjean a émis une hypothèse selon laquelle saint Feuillien aurait racheté ses frères grâce à une rançon qu'il aurait été chercher en Neustrie, et dont une partie, constituée de pièces d'or mérovingiennes et de lingots du même métal, a été découverte dans la région de Burg Castle (22).

L'auteur de l'"Additamentum" énumère les choses les plus précieuses que les moi­nes chargèrent sur leur navire : des objets du culte, des reliques et des livres.

Les objets du culte, c'étaient des ciboires et des patènes destinés à la célébration de la messe, les "ministères de l'autel" (23).

Les reliques furent "inventées" (24), c'est-à-dire "découvertes" là où sans doute les moines avaient eu le temps de les cacher avant l'arrivée des païens : les murs et les décombes romains de Burgh Castle offraient, en effet, toute facilité de les dissimuler (25).

 

(18)  II s'agit du roi Panda, qui régnait sur la Mercie.

(19)  P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie ..., op. cit., pp.382 et 383, note 5.

(20)  Voir ci-dessus, p. 30.

(21)  Usage de l'ablatif absolu : "Les moines ayant été rachetés".

(22)  P. GROSJEAN, Le trésor mérovingien de Sutton Hoo, dans les Analecta Bollandiana, 1960, pp. 364 à 369. D'après A. DIERKENS, op. cit., p. 71, note 12, cette hypothèse doit être rejetée.

(23)  La matière eucharistique est contenue dans des vases sacrés, le vin dans le calice ("calix" = coupe), le pain est placé sur la patène ("patena" = petite assiette) : J. CHELINI, op. cit., p. 21. Aux VIP et VIIIe siècle, l'orfèvrerie, irlandaise brillait d'un vif éclat. Les calices scintillaient de toutes leurs facettes d'or et d'argent. Richesse, profusion et luxuriance étaient les caractéristiques de cet art reli­gieux : F. HENRY, L'Art irlandais, Abbaye Sainte-Marie (Yonne), t.l, 1963, pp. 36 et 101.

(24) Du latin inventus = trouvé, découvert.

(25) P. GROSJEAN, Notes d'hagiographie celtique, op. cit., p. 366, note 3.